COUPE-LE

Maison d'édition : éditions MF
Collection : Inventions
janvier 2021

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On peut dire du long monologue de coupe-le que c’est un poème de la construction du sujet. Il est composé de quatre chants durant lesquels une suite d’expériences traumatiques aboutit de manière quasiment logico-déductive au passage à l’acte, à travers le flux en apparence inordonné de la vie et de la conscience.

À l’exception des couples formés fantasmatiquement avec des figures du père et donc de l’enfance – le père lui-même, l’ami du père, le compagnon d’enfance, le vieil homme défiguré… –, qui échappent parce qu’ils ne sont pas l’objet d’une sexualité littérale, l’expérience du couple que vit à répétition la narratrice est celle d’une coupure, d’une section, au cœur d’une sexualité marquée dans sa chair par la brutalité. Celle de ces hommes qui transforment leur peur de la castration en violence et en folie du pouvoir, qui confondent le phallus et le pénis et mesurent leur ego en maltraitant l’autre, reproduisant à l’infini sur les femmes la violence censée leur être faite à eux seuls – comme si la castration était réservée aux hommes et n’était pas majoritairement dirigée sur les femmes.

Cette violence est résorbée par le flux même d’un texte limpide et organique qu’aucun signe de ponctuation ne vient interrompre, permettant au corps comme au texte de s’ouvrir, jusqu’à l’acte radical qui tranche la chaîne des couples mortifères parce qu’ils nient l’aspiration à l’accouplement, et affirme la libre volonté du personnage. Et celle de l’auteur sans aucun doute, puisque CLV qui écrit, loin de mettre en scène “quelque chose de la vie”, agit elle-même contre la violence symbolique qui cherche à entraver sa liberté. Elle qui a commencé de publier en 1999 dit de coupe-le qu’il est “résolument à terre et dit des choses qui sont plantées en fondations”, quand ses autres textes lui semblent “avoir toujours été dans l’air”. Lorsqu’elle suggère que “peut-être l’air est le cerveau et la terre est le corps”, il faut entendre que coupe-le est le plus réel de ses nombreux textes, et il faut la suivre lorsqu’elle dit qu’elle n’écrit que des monologues et nomme tout de son travail “texte” –  depuis le début donc : pas de section.

Il est tout à fait possible, pertinent et souhaitable, d’entendre dans coupe-le un cri féministe. Mais si un tel parti pris de lecture n’est que bien-pensant, il faut s’attendre à ce qu’il soit constamment mis à mal par un texte dont l’acuité restitue la complexité du désir, loin des mots d’ordre, et au plus près de la vie en ce qu’elle dérange toute aspiration à l’univocité. Tout au long du flux de coupe-le, tandis qu’on se trouve plongé dans la sidération de la seule langue poétique, dans une écriture rhapsodique au sens musical, on a aussi la sensation de comprendre une théorie de la psyché, mais qui surgirait, libre de tout appareillage critique, de la vie même et avec les mots de la vie même. Comme si là et là seulement il était possible de parler sérieusement de ce qui agite les êtres humains : la recherche du réel du se-xe.


Fernand Fernandez


_____________


coupe-le  est une épopée à la première personne : celle d’une femme à la conquête d’elle-même. Le héros épique devient ici un Je contemporain qui chante ses aventures. Sa voie, longue et sinueuse, est celle des traumas amoureux et sexuels. Rien de lyrique cependant dans ce texte. Car c’est par le sexe et l’amour que s’exerce ici la domination. Chaque chant du livre est l’exposition d’une forme de cette domination et des efforts non toujours conscients et volontaires du Je pour la contourner ou la vaincre. La guerre, excepté à la toute fin, demeure innomée. L’énoncer comme telle, comme violence subie mais jamais dite, sera une des conquêtes majeures du Je-personnage.

La forme est de répétition litanique de blocs sans ponctuation. De longues apnées entre lesquels le lecteur respire avant de replonger dans le flux textuel et qui font de sa lecture une expérience autant physique que poétique et morale. L’ensemble constitue un récit non chronologique – fait de va-et-vient entre l’enfance et l’âge adulte – dont les péripéties dissimulent l’enjeu véritable : l’évolution progressive du rapport à soi du Je-sujet. Peu à peu, de manière discontinue, par sauts successifs qui ne vont pas sans quelques régressions, l’écriture du Je, et donc le Je lui-même, change. Il devient le sujet de ses actions et de ses phrases. L’histoire que coupe-le raconte est de manière indiscernable celle d’une écriture et d’un personnage : celle d’un Je dont l’émancipation suppose la transformation de la langue.

La coupure qu’énonce le titre est une des clés du livre. Elle est ce qui fragmente le personnage et découpe le flux textuel en blocs discrets. Elle est donc ce que le Je doit sans cesse suturer comme il doit sans cesse rassembler les morceaux épars de son moi et de sa vie. Mais elle est aussi le geste avec lequel il exerce finalement sa puissance. Le Je devient celle qui exerce la coupure, physique et textuelle c’est tout un. Elle écrit et en écrivant coupe et en coupant renverse la structure de la domination. Elle écrit et en écrivant rassemble et suture, se construit un moi qui peut agir et parler. La coupure est ce qui passe de la forme au sens, du texte au personnage, de ce qui est subi à ce qui est agi. Il faut lire coupe-le en respectant jusqu’au bout l’impératif de son titre : lire afin d’agir hors du livre.


Bastien Gallet



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Livre papier

Editeur : éditions MF

Auteur(s) : Corinne Lovera Vitali

Collection : Inventions

Publication : 19 janvier 2021

Intérieur : Noir & blanc

Support(s) : Livre papier

Poids (en grammes) : 200 (Livre papier)

Langue(s) : Français

EAN13 Livre papier : 9782378040222

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