Vestiges ou les fondements d’une cyberécologie de Pierre Redon

Marche sonore, livre + cd

23 x 14 – 60 pages – 18,00 €

isbn : 978-2915794540

août 2011

L’ouvrage

Dans une approche à la fois documentaire et artistique, Vestiges, ou les fondements d’une cyberécologie parlent de l’écologie humaine, ou du fonctionnement de l’espèce humaine par rapport à son environnement. Pierre Redon s’appuie sur des rencontres effectuées sur le territoire de Saint-Ouen l’Aumône, ainsi que sur des recherches réalisées au musée de l’Éducation du Val-d Oise pour réaliser cet ouvrage.

Ce livre se présente sous la forme d’un recueil de textes et de photographies réunis lors de la création de la Marche Sonore commandée par le centre d’art contemporain de l’Abbaye de Maubuisson ainsi que du CD audio de la marche en question.

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Située sur la rive gauche de l’Oise, en face de Pontoise, Saint-Ouen-l’Aumône fut à l’origine un faubourg agricole puis ouvrier. Aujourd’hui, elle fait partie de la communauté d’agglomération de Cergy- Pontoise. Elle abrite depuis le milieu des années 1980 l’une des plus importantes zones d’activités d’Europe. La ville est également traversée par le ru de Liesse, elle se trouve au cœur d’un nœud ferroviaire et possède plusieurs gares.

La Marche Sonore est construite par Pierre Redon comme une enquête où les rencontres, restituées sous forme d’entretien, mènent d’un point à un autre et d’une personne à une autre. Le parcours emprunte les méandres de la ville, en révèle les caractéristiques par la densité des relations affectives que les personnes rencontrées ont avec le territoire.

Ce travail d’investigation à été réalisé sur une période d’un an et densifié par les recherches menées au musée de l’Éducation du Val-d’Oise sur les relation à la nature dans l’enseignement depuis le début du siècle jusqu’au années 1950. Des textes et des illustrations tirés d’ouvrages didactiques ont ainsi servi à la création artistique. La Marche Sonore s’offre au marcheur comme une œuvre ouverte, une expérience sensible des lieux ou se tissent dans un itinéraire choisi, la marche, la voix, le son et la cartographie.

La cyberécologie souligne comment l’Homme, en se distinguant de la nature, établit une relation de distanciation et de pouvoir avec son environnement lui procurant ses conditions de vie primaires. La ville, et certainement plus encore la ville nouvelle construite d’en haut par les techniciens et le politique, se pose comme une machine sociale et technologique. Elle reflète les modes, les tendances de la gestion du territoire, une idée de la modernité portée par l’inconscient collectif et l’éducation où l’Homme va s’affranchir de l’esclavage de la nature par la technologie.

Marche Sonore est un projet hybride, entre création graphique, sonore et documentaire qui révèle un territoire à travers ses habitants, le son dans le paysage et l’écologie. Cette forme artistique a été conçue et mise en place pour la première fois par Pierre Redon en 2007 au Markstein dans les Vosges avec différents partenaires soucieux d’expérimenter de nouveaux processus constructeurs d’esthétique et de questions environnementales.

L’auteur

L’itinéraire de Pierre Redon est d’abord celui d’un musicien, du rock à la musique électronique et improvisée. En parallèle, le travail en collectif, en particulier l’Oreille électronique entre 1999 et 2004, est une ouverture transdisciplinaire, dont il garde l’esprit aujourd’hui dans ses pratiques. Artiste sonore, il touche aussi à l’image, par le dessin, participe à la réalisation de films, continue à composer et conçoit, depuis 2007, des Marches Sonores. Celles-ci tiennent à la fois de l’aboutissement et du commencement : aboutissement dans la manière de travailler la matière sonore à partir de la voix et de la parole, de l’atmosphère sonore en plus que de la composition musicale. Ainsi croise-t-il (ou les mixe-t-il ?) une démarche documentaire et les matériaux enregistrés, constitués tant de voix, de captations que de créations sonores. L’écriture des marches mêle ainsi travail de repérage, d’entretiens, de prélèvements, de montage, de composition, mais aussi de mise en place de dispositif d’écoute. Il y a à cela une dimension pratique, de reconnaissance et de balisage des parcours eux-mêmes, mais aussi un travail de conviction et de participation des habitants et des acteurs, institutionnels, politiques… Comme toute forme publique d’art, les marches demandent en effet une inscription sociale, part intégrante de la démarche. La mise en œuvre comme la mise à disposition publique demande que les marches soient inscrites dans le territoire, topographiquement comme humainement. Dans les Vosges, sur le plateau de Millevaches, à Saint Ouen l’Aumône, le rendez-vous est donné ici à la Maison d’accueil, là à l’Office du tourisme, ou dans un centre d’art, pour se mettre en marche.

La marche a acquis sa place au nombre des pratiques non spécifiques de l’art, attitude-forme qui de dérive en trajet, en milieu urbain ou « naturel », impose sa temporalité, sa disponibilité. Pour deux, trois ou quatre heures, Pierre Redon propose un itinéraire sur une carte qu’il conçoit de manière à marquer étapes et rendez-vous, selon une cartographie dynamique et symbolique. Des rendez-vous avec soi-même, puisqu’équipé d’un lecteur portable, la dizaine, la douzaine de moments enregistrés sont à disposition, au gré de points de rendez-vous balisés, à écouter selon les cas à l’arrêt ou en mouvement.

Dès lors, jouant de cette subjectivation banale du sonore qu’ont produit les baladeurs, l’environnement sonore du marcheur se dédouble. Aux sensations directes, au mouvement de la marche, à l’attention portée à l’itinéraire, à l’assurance de ses pas, à l’observation des signes et éléments environnants comme à ceux du corps en marche, —souffle, rythme, échauffement, effort (même s’il n’est jamais sportif), fatigue, à l’énergie de l’allant— s’ajoute la présence sonore parfois indistincte de la situation présente, parfois venue de l’enregistrement. Les voix, les nappes électroniques aux couleurs à la fois atmosphériques et musicales produisent une perception aiguisée de l’instant, faite de la superposition de la présence à soi-même et de partage d’un ailleurs immédiat et distant à la fois. Les voix-off des témoins, habitants, acteurs et actifs, apportent l’épaisseur de l’histoire —leur mémoire, parfois nostalgique— autant que des informations sur les pratiques locales, en matière d’élevage, de cueillette, de flore, de traditions ou d’expérimentations, ou encore de mémoire sociale, industrielle et urbaine. Se mêlant au présent du marcheur, pendant environ un tiers de la durée des parcours, chacune des pièces sonores de Pierre Redon produit une manière de réalité augmentée, de démultiplication de perception sans démonstration technologique, au plus près d’un état de conscience densifié, d’une expérience personnelle, sans l’autorité du précepte ou du mot d’ordre. La notion de paysage sonore, telle qu’elle a pu être dessinée par un Murray Shafer et telle surtout qu’elle est aujourd’hui portée au travers entre autres, de penseurs, d’écrivains, d’artistes (mais aussi rajouterait Pierre Redon de citoyens ordinaires dans leurs modes de vie, leurs pratiques) se dessine ici au gré de ces marches sous une forme directe : les dimensions esthétiques, didactiques, critiques se mêlent à celles patrimoniales et parfois traditionnelles des discours croisés, parlés, musicaux, dans une forme ouverte, qui n’a pas fini de s’élargir puisque les parcours sont en passe de prendre d’autres dimensions, avec par exemple un projet à l’échelle du cours de la Loire.

Christophe Domino