Un certain retour à l’extrême sauvagerie de Jacques Ferry

Collection Inventions – roman

13 x 18 cm – 72 pages – 9,00 €

isbn : 2-915794-12-1

L’ouvrage

Nous avons publié en 2006 deux livres de Jacques Ferry : L’Étoile la plus proche d’elle-même et Un certain retour à l’extrême sauvagerie. Vous trouverez ci-dessous un extrait du texte que Pierre Parlant a consacré à ce dernier (et qui en constitue la postface).

Risquons ceci, Jacques Ferry voit du pays, ne cesse de voir à toute allure, voit plus vite que son ombre portée, indique partout les désinences de celle-ci, en joue. C’est déjà ça. Et le pays, entre autres péripéties, le lui rend bien. Une concaténation stupéfiante fournit en prime à sa randonnée le bruit de fond idoine. Ça lance et rippe, on devine les ampoules. On évite le soleil, montre les veines. Ça fuse, s’amuse. Continents et buissons. Prêtons vraiment l’oreille, appelons ça monde, pensons une tuilerie au lieu précis du livre. Dans la foulée, nommons donc existence le fait de traverser sans fausse timidité ladite tuilerie. Lisant en conséquence, on cherchera en vain dans ce genre d’appareil la main courante de l’opinion. Car monde signifie d’abord – c’est la peine du livre autant que sa leçon -, veut dire donc ici ce qui arrive, à entendre bel et bien, à penser selon la guise proprement infinie de tout indéfini possible. Parfois, on a su voir, on a cru. Les légendes naissent de la sorte. Humains, bêtes, expédients, des noms appellent des noms, résonnent au creux des coques vides des renommées, en explicitent le peu de foi, des sons en enveloppent d’autres, soulignent la candeur d’un trait, l’infime d’une modification, en évoquent le tragique. Moyennant quoi, saturé de surprise, le livre trafique à dissiper tout son rendu en n’installant jamais nulle part ni son camp de base, ni ses plots. Sujet-verbe-complément, la langue est le seul destin, elle est donc implacable et parvient à ses fins en parfaite criminelle. Le lecteur est Grosjean comme devant. Au bout du compte, le livre s’offre à lui comme un objet proprement incroyable. Un certain retour à l’extrême sauvagerie est en effet le titre d’un ouvrage à l’intrigue sans intrigue, un livre du coup parfaitement homogène à l’instabilité nécessaire des choses, à la pondération trompeuse des postures. Nos nerfs sont au courant. Ce livre est livre à cran. Là est du reste son bel effort, son conatus bizarre. Ce livre s’écrit ainsi, comme il s’éprouve, à flux tendu, sans qu’aucune relève jamais ne sauve quoi que ce soit. Appelons ça poésie.
Dans ces conditions, on en vient vite à estimer qu’un livre de poésie n’est peut-être rien d’autre, précisément pour ce qui arrive, qu’une façon éminente d’arriver. Ainsi, sous couvert d’historiettes, la donnée dense étant son unique manie, l’image son contre-type en extension, le livre ouvert devient un formidable panoptique pour nous autres les aveugles, la notation une cause de cataracte langagière. Quant au bougé, quant au confus inévitable, c’est une affaire d’indépendance et de jonction. Lier suppose la différence. En sous-main, écrire enclenche nécessairement le jeu du et, celui du ou. Onde ou corpuscules, en matière de clarté, tout dépend de la question qu’osera la phrase. Lire et lier sont des doublons moqueurs. L’indécidable serait ainsi vertu de poésie, i.e. une force de rien, un brouillage rigoureux, « la crise du livre, note Ferry, éveille un centre d’intérêt quelconque ». Et c’est en expérimentant selon ce mode archi-critique, quasi halluciné de composer, décomposer, recomposer avec cette donnée qui n’est finalement ni personnelle, ni franchement rationnelle, que le livre s’applique obstinément – il puise à l’exercice de cette endurance le caractère insolite de sa puissance -, s’applique donc à rapporter à leur possible les circonstances elles-mêmes. Ce qui revient évidemment à les défaire avec méthode. À l’instant même où chacune, par élan convenu, menace de se crisper en familiarité, « la pièce se retourne contre sa propre adaptation ». Tout conspire en l’espèce, toujours à partir d’une très fine perception des éléments de chaque allure, avec la conscience froide de ce qu’il y a d’illusoire, voire de délétère, dans toute détermination.
Par chance, « la fin du monde ne décourage pas les mauvais garçons ». Contre la fin du monde – lequel n’en finit pas de finir, par principe – rien ne vaudra jamais une solide association, fût-elle de malfaiteurs. Expert en matière de collage, de collures, jouant des traces du liant de parlure, Ferry pratique le montage du réel, le réel comme montage, à l’instant même de l’impression parce que la poésie avant d’être recel est affection. Si bien qu’il suggère au passage que poésie désigne moins un genre qu’un empirisme de haut vol. Il n’y a poésie qu’en effet, lequel produit à son tour ce dont nul, pas même elle, n’a idée, en tant qu’effet nouveau. Et c’est au nom de cette expérience même que Ferry ne peut pas ne pas pousser à la limite la vérité – virtuellement comique – des énoncés, instituant chacun au rang d’archive très provisoire, faisant de son régime relatif le tremplin pour un autre, œuvrant ainsi de suite, pulsant. Sujet-verbe-complément, le monde est ce qui vient, dans l’insistance d’un introuvable qu’on ne cherche même pas, en l’absence patente de signification. Le résultat est édifiant, rien ne peut plus à présent se confondre avec quoi que ce soit. Il y a du singulier partout. Si bien que le livre se montre tel qu’il est, un redoutable moteur à disjonctions d’où procède néanmoins sans faillir l’assemblage d’un tout. C’est pourquoi il peut y avoir série sans qu’il y ait pour autant une loi de la série. Ça file, ça défile, à proportion d’un faire qui ne cesse de déjouer son propre ouvrage. Les phrases se suivent mais ne s’ensuivent pas. Les choses évoquées dans ce contre-ensemble sont d’abord des variables, les noms des variations. Ferry rappelle au passage qu’une phrase est essentiellement un arrangement, un livre une synthèse de second ordre et un lecteur un ouvrier de la onzième heure qui perd du temps avec délice et gagne sa vie avec les yeux. Dès lors, le sentiment nous emplit vite – la sensation serait plus juste -, à la faveur précisément d’une suite pareille, sans rampe ni accès, la sensation d’une conviction. Ligne après ligne, le livre énonce qu’il est temps comme on annonce il pleut. Dans l’évidence d’un sans pourquoi la conviction ne peut être que physique.
Extrait d’Eros dynamo de Pierre Parlant.

L’auteur

Naissance en 1950. Les premiers écrits datent de 1955, date à laquelle l’auteur s’évade de l’alphabet pour mieux se consacrer à la destruction du verbe. Livré à lui-même, se réfugie dans la violence et la solitude ou s’enferme dans la chambre stérile. Un peu de tourisme anormal : Venise, Trieste, Pula, Barcelone, le col du Brenner, Fort Wayne (Indiana), Youngstown (Ohio), Mac Henry (Illinois), Boston, New York. Pour écrire Journal intime d’un miaulement (1990), se réfugie pendant quinze ans dans une petite maison de garde-barrière effleurant le chemin de fer d’intérêt local, entouré de chats tigrés. L’auteur fonde la ligue vélocipédique beige avec la pluie. Suivront : Rio Negro, Quintessence d’une fausse piste, La Version muette du silence, L’Etoile la plus proche d’elle-même, Œuvre d’enfance en langue de chat, Les écrits mystiques de Vicence, Un aller simple pour nulle part.
Autrement : rien à signaler.
Enfant, s’évade de l’alphabet pour se réfugier vers les abreuvoirs, afin d’entendre les vêpres de loin, l’angélus, les troupeaux au milieu des bois parmi les acacias, les peupliers, les saules. Le bois du prince devenant peu à peu un lieu de prédilection. Enfant, ne se mêle pas aux autres. Le silence l’a choisi.
(…)
Pour la biographie, je pense qu’il n’y a rien à ajouter. Bien difficile à cerner. Vous savez, je m’enfuyais de l’école et je dormais dans les cimetières en Italie (à Olgiate Comasco par exemple, vers 1965) et plus tard (en 1972) sur la tombe de James Dean. Mais est-ce possible d’y accorder de l’importance ? La doctoresse qui m’a examiné à six mois a dit : « C’est un solitaire » Ce qui m’intéresse ce sont les forêts, la roue libre, les visages inanimés, la rigidité cadavérique, le sentiment de castration chimérique. Les rouges-gorges et les rossignols de muraille m’ont encouragé à écrire. La province offre tant d’occasions de parler aux murs (mûres) ou de faire le mur (avec des dactylos). Le boucher des vahinés exerce en dehors de la réalité. Les catafalques impressionnent les beautés locales.

Jacques Ferry

Extrait du livre

Une dactylo prend une année satanique afin d’écrire ses mémoires. À la conviction intime d’avoir été suicidé s’ajoutent la piste aux étoiles, la mutation urbaine et le cha-cha-cha. L’esprit du cornet prépare les veines aux processions anciennes, à la hâte antérieure aux coings, aux reposoirs pommelés. La nuit règne sur la main gantée. La poésie conserve l’anonymat sans échapper au charme de la perdition auquel se soustrait la demi-lune. Les travestissements subtilement nuisibles hésitent devant la semaine des Cendres pour mieux se répandre jusqu’à l’urinoir du kiosque. L’érotisme mort émane des femmes qui se détruisent en fumant. L’intuition saumâtre de l’insolite éloigne l’improvisation de la banque du sperme. L’interlocuteur bénévole incite la clientèle de la récidive à l’intemporalité sans légende en dehors d’une suite nuptiale où infusent des processions inertes. La destruction d’une phrase passe par l’enfance, la satisfaction anormale de l’esprit, les fleurs. L’expression amorphe d’une magnificence désenchantée ignore le syndicat du crime. Une audition de Pères Noël rapproche le bien et le mal. La sécheresse se consacre à l’entracte. Les poètes aiment peloter les dactylos en pensant à autre chose. Le territoire imprégné de sécrétion d’abyssin au serapeum, coqueluche séraphique du roitelet, la sœur de lait au séjour boursouflé, rotengle syringe, les mauvais garçons visitent les veines d’une apparition au préau. La liste des papes devance une petite assemblée au passage à niveau de l’ancien monde non loin de quelque république bananière. Le roitelet vérifie la fenêtre condamnée vers le persil où une fin d’été simule le passé. L’oryctérope exhume un sonnet de l’après-midi. Les matelots pneumatiques interprètent le devoir conjugal comme un cliché de la chaise électrique. La jeunesse écorché vive appelle la sécurité pour rire. Le videur : « La légende du premier dimanche crache dans la soupe au même titre que la bamba, anomalie de l’évasion, coucheries et compagnie, funiculaire, crabe, kéfir, polystyrène, scélérat, soufre, linteaux. Lotissement de diapositives entre sculptures de Patagonie et poisson-perroquet. Le syndicat du crime échappe au recensement de la copulation. La possession d’une femme étonne la loi de la jungle. » La règle du jeu ne demande pas à naître. La pensée ressent les premières douleurs. Le réfectoire admire la ponctuation. Renégat dont la fin du monde entreprend la narration à proximité de la tuilerie. Le videur : « Prenez garde aux biches. » Maintenant que l’érotisme est mort, on peut exiger d’être remboursé sans illusion. Dérision d’un été stationnaire de dentellière et picador, voix off, colza. Le délire absolu ne réclame aucune part. La perspective obsidionale d’une mezzanine de renégat où le fond des choses partage le lutin. Le videur reste en dehors de l’amour par intuition. Je ne dissimule pas mon extrême satisfaction après ce stage de cha-cha-cha. Un lit de mort dépayse le clown suisse. Les rossignols de muraille illustrent le chemin de la perfection au passage à niveau de l’ancien monde.