Thomas Adès le voyageur de Hélène CAO

Collection Paroles

12 x 18 cm – 10€ – 150 pages

ISBN : 978-2-915794-20-5

L’ouvrage

Sollicité dans le monde entier, le compositeur anglais Thomas Adès associe un fascinant pouvoir de séduction à une écriture virtuose. Personnalité atypique de la création musicale, ce surdoué né en 1971 se révèle aussi mystérieux que provocateur. Pianiste et chef d’orchestre reconnu, il est également directeur artistique du festival d’Aldeburgh créé par Benjamin Britten. Hélène Cao retrace l’évolution fulgurante de l’artiste et met au jour les caractéristiques de son style. Thomas Adès le voyageur constitue le premier ouvrage consacré à cette figure majeure de la vie musicale d’aujourd’hui.

Thomas Adès, compositeur né en 1971 : que peut le musicologue, plus habitué à réaliser des bilans ? La liste des œuvres ira en croissant et le langage connaîtra peut-être de sérieuses mutations. Le musicien britannique invite néanmoins à écarter ces réticences, puisqu’il est déjà l’auteur d’une trentaine de partitions qui embrassent tous les genres, dont le style et le langage se reconnaissent immédiatement. Certes, il n’est pas seul de sa génération à posséder un tel catalogue : l’Allemand Matthias Pintscher (né lui aussi en 1971) et le Français Bruno Mantovani (né en 1974) – pour ne citer qu’eux – se montrent encore plus prolifiques. Mais lui seul a atteint une telle notoriété internationale. Par ailleurs, il est également pianiste, chef d’orchestre et directeur artistique du festival d’Aldeburgh depuis 1999. Une pluralité de compétences que partagent d’autres compositeurs. Ce qui est moins fréquent, c’est de mener en permanence ces activités de front.

Écrire un livre sur Thomas Adès, c’est aussi se livrer à un jeu de piste. Les renseignements biographiques sont tout aussi succincts que les propos du compositeur, lequel n’accorde une interview et ne commente ses partitions qu’exceptionnellement. Il accepte cependant de dévoiler quelques aspects de sa musique si son interlocuteur lui présente le résultat d’investigations fondées sur une analyse approfondie : il préfère découvrir un point de vue qui jettera sur son œuvre un éclairage inattendu et l’incitera à réfléchir à sa propre création.

Cette attitude va de pair avec un refus de s’exprimer publiquement sur des sujets politiques ou sociaux, auxquels il n’est pourtant pas indifférent. Mais selon lui, la musique ne saurait infléchir le fonctionnement d’une société et défendre une quelconque idéologie. Elle doit se suffire à elle-même, credo formulé dès 1994 : « Les œuvres transportent dans un autre monde possible mais conservent leurs secrets. La musique doit être inouïe ; elle doit être inutile, si tant est qu’elle possède une utilité. »

L’auteur

Hélène Cao est musicologue. Elle a rédigé le commentaire de l’opéra de Thomas Adès The Tempest pour L’Avant-Scène Opéra. Outre un ouvrage sur Claude Debussy (Gisserot, 2001), elle a signé la première biographie en français de Louis Spohr (Papillon, 2006).

Extrait du livre

Ayant décidé de devenir compositeur après son succès au concours de la BBC, Adès entame son opus 1, les Five Eliot Landscapes pour soprano et piano, le 1er janvier 1990 : il attaque la note la plus aiguë du clavier, point de départ de cette nouvelle vie. Il composait toutefois depuis son enfance. Mais il considère que les pièces produites alors sont sans importance. De l’année 1989, il reste The Lover in Winter, cycle de quatre mélodies pour contre-ténor et piano.
Élève quelque temps de Robert Saxton à la Guildhall School of Music, il quitte cet établissement quand il est admis au King’s College de Cambridge dans la classe d’Alexander Goehr. En dépit d’un diplôme brillamment obtenu en 1992, il confie n’avoir guère appris de ses professeurs. Lorsqu’on observe ses toutes premières partitions, on constate en effet qu’il a déjà constitué les fondements de son langage et défini son univers esthétique. L’élaboration sérielle et l’électroacoustique ne l’intéressent pas. Il avoue cependant avoir découvert dans les partitions de Saxton une écriture rythmique originale qui l’a aidé à concevoir ses propres constructions rythmiques. Auparavant, un professeur l’avait tout de même marqué : Erika Fox, dont il avait suivi les cours à la Guildhall School Junior, à l’âge de quinze ou seize ans. Il s’agissait de séances collectives. Non destinées à l’apprentissage de techniques d’écriture rigoureuses, elles stimulaient l’invention de procédés susceptibles de traduire des images ou des sentiments : « Comment réaliser un soupir en musique ? », demandait par exemple l’enseignante. L’adolescent avait donc seulement besoin qu’on aiguillonne son imagination. Plus tard, une autre rencontre s’avère capitale : celle de Kurtág, avec lequel Adès travaille le piano et la musique de chambre. Le compositeur hongrois lui transmet sa vision métaphysique d’une musique « où se jouent des questions essentielles, touchant à la vie et à la mort ».
Adès se forme de façon empirique, en étudiant les partitions (il a fréquenté avec assiduité la gigantesque bibliothèque de l’Université de Cambridge), en écoutant les œuvres et en fréquentant les interprètes. C’est ainsi qu’il apprend à connaître les instruments et à créer des sonorités inouïes. Il développe une conscience très précise des moyens permettant d’obtenir l’effet souhaité : dans ses partitions, il note ce qu’il faut jouer, pas ce qu’on doit entendre. Il approfondit l’art de l’orchestration, d’une part en tenant la partie de timbales dans l’orchestre universitaire (également excellent percussionniste, il confie qu’il serait volontiers devenu musicien d’orchestre, s’il ne s’était orienté vers la composition), d’autre part en montant au pupitre de chef. Il aborde le domaine de la direction un peu par hasard, parce qu’à Cambridge on propose de lui confier la baguette et parce qu’il souhaite diriger ses propres œuvres. Par la suite, il se consacrera régulièrement à cette activité, même s’il refuse de prendre la responsabilité d’un orchestre en permanence. Il est l’invité de nombreuses formations : l’Orchestre Symphonique de la BBC, le Birmingham Contemporary Music Group, le London Sinfonietta, sans compter les phalanges étrangères parmi lesquelles l’Ensemble Modern, l’Orchestre Philharmonique de New York, ceux de Los Angeles et de Radio France. Il a dirigé l’enregistrement de presque toutes ses œuvres, ainsi que la création de l’opéra The Tempest (2004) et du Concerto pour violon (2005). Le fait qu’il puisse interpréter sa musique lui-même – et à la perfection – favorise certainement sa diffusion. Mais il ne se limite pas à ses propres compositions : ces dernières années, il s’est également confronté à Beethoven, Berlioz, Tchaïkovski, Sibelius, Berg et Stravinsky.
Dans le Concerto Conciso op. 18 pour piano solo et ensemble de dix instruments (1997), il allie ses talents de compositeur, de pianiste et de chef. L’enjeu est ici de composer une partition brève, qui puisse se diriger du piano : souvent, le pianiste ne joue que d’une main, afin de donner des indications aux instrumentistes.
Alors qu’il est étudiant, il compose des pièces encore régulièrement jouées : en 1990, la Chamber Symphony op. 2 pour quinze instrumentistes , O thou who didst with pitfall and with gin op. 3a et Gefriolsae Me op. 3b pour chœur d’hommes ; en 1991, Catch op. 4 pour clarinette, violon, violoncelle et piano ; en 1992, Fool’s Rhymes op. 5 pour chœur mixte et quatre instrumentistes, Under Hamelin Hill op. 6 pour orgue de chambre, les pièces pour piano Still Sorrowing op. 7 et Darknesse Visible. S’il doit accepter son statut d’élève afin d’obtenir le précieux diplôme universitaire, il revendique d’emblée son indépendance. Au centre de Under Hamelin Hill, il insère une fugue composée à l’origine pour l’examen de Cambridge, lequel impose cet exercice contrapuntique. Adès indique sur sa copie qu’il s’agit d’une « Fuga a tre voci con alcune licenze » (Fugue à trois voix avec quelques licences), manière de préciser que les irrégularités sont conscientes et volontaires, et que le candidat ne saurait sacrifier à l’académisme que l’épreuve semble exiger.
Cette fugue, comme l’ensemble du « corpus de Cambridge », contient des procédés compositionnels toujours en vigueur dans les partitions les plus récentes. Certes, certaines idées sont encore maniées avec trop de systématisme et de raideur : le jeune musicien, bien qu’outrageusement doué, débute sa carrière. Mais Adès refusera de réviser ses premiers opus, soucieux de ne pas fausser la perspective historique. L’œuvre, inscrite dans le temps, doit mettre au jour l’évolution de son auteur. Les compositions de 1990-1992 témoignent cependant de progrès étonnamment rapides. Dès Catch, le discours s’assouplit, les moyens se diversifient, l’écriture instrumentale éblouit par sa maîtrise et son inventivité. Cette pièce contient déjà tout l’univers poétique d’Adès, qui associe la fantaisie et la nostalgie, la rêverie et la violence, l’éclat et le mystère.