The Thing : une phénoménologie de l’horreur de Dylan Trigg

Collection Inventions – Essai

13 x 23 cm – 180 pages – impression noir
ISBN : 978-2-915794-96-0

16,00 €
Septembre 2017

Traduit de l’anglais par Audrey Petit-Trigg

Image de couverture : Robin Kwok / Heroes Club, Art Of Toys

L’ouvrage

Qu’est-ce que le corps humain ? A la fois la plus familière et la plus méconnue des choses, le corps est au centre de l’expérience mais représente également le lieu d’une préhistoire antérieure à toute expérience. Étrange et inconnu, cet autre aspect du corps a bien trop souvent été négligé par la phénoménologie. En se confrontant à cette négligence, The Thing redéfinit la phénoménologie en tant qu’espèce du réalisme, nommée phénoménologie inhumaine. Loin d’être le simple véhicule d’une voix humaine, cette phénoménologie inhumaine permet l’expression d’une matérialité étrangère aux limites de l’expérience. En associant la philosophie de Merleau-Ponty, Husserl et Levinas à l’horreur de John Carpenter, David Cronenberg et H. P. Lovecraft, Trigg explore la manière dont cette phénoménologie inhumaine place le corps hors du temps. Remettant en question les notions traditionnelles de la philosophie, The Thing fait également écho aux philosophies contemporaines du réalisme. Le résultat n’est ni plus ni moins qu’une renaissance de la phénoménologie redéfinie à travers la focale de l’horreur.


Cet ouvrage a bénéficié du soutien de la région Île-de-France.

L’auteur

Dylan Trigg est un chercheur affilié à l’Université de Memphis / University College Dublin et également chercheur invité aux Archives Husserl, Ecole Normale Supérieure de Paris. Il est l’auteur de plusieurs livres dont Topophobia (Bloomsbury, 2016), The Memory of Place (Ohio University Press, 2012) et The Aesthetics of Decay (Peter Lang, 2006). Il vit à Paris.

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Extrait du livre

PRÉFACE

Avant la vie

Un vaste univers sépulcral, dans les ténèbres infinies de minuit, glacé comme un perpétuel arctique, à travers lequel se meuvent de sombres et froids soleils et leurs hordes de planètes éteintes et gelées, où seront dispersées les poussières de ces tristes mortels qui auront péri au moment même où leur étoile dominante disparaissait de leur ciel. Telle est la terrible image d’un futur trop distant pour être calculé.

H. P. Lovecraft, Pôles et Nébuleuses

Une planète au milieu du système solaire. Dans les ténèbres, l’orbe émet une alerte signalant un accident évolutionnaire que l’on appellera plus tard « la vie ». Dans ce paysage étranger, un lent processus de terraformation est sur le point de commencer. De profondes ravines creuseront rapidement la surface de la planète, devenues bientôt de vastes océans sur lesquels dériveront plusieurs continents, envahis de forêts et de cités. Des êtres vivants viendront coloniser cette minuscule sphère perdue aux confins du cosmos et la transformeront en un monde habitable. Nées d’un rien, des générations d’animaux y verront le jour et de multiples êtres vivants y établiront leurs fondations, cultivant la terre et se protégeant à l’aide de structures qu’ils appelleront leur « foyer ».

Dans le futur, un évènement surviendra qui marquera le début d’une lente extinction pour cette planète. Des dizaines de milliers d’années s’écouleront avant qu’elle ne connaisse un nouvel âge de glace. Les plus arides déserts se mueront en glaciers sous la lente et menaçante avancée des pôles. Les océans laisseront enfin place à de vastes paysages gelés reliant entre eux des terres jusqu’ici isolées. Les cités que l’on considérait autrefois comme des refuges se videront alors de leurs millions d’habitants. Les lumières éblouissantes qui éclairaient la surface de ce globe trembleront désespérément dans l’obscurité avant que la planète ne bascule, lentement mais inévitablement, dans le noir total.

Le temps continuera sa course et la glace finira par se retirer. Le soleil entamera son propre déclin entropique et anéantira les restes de faune présents à la surface. Poussée à l’exil, toute forme de vie survivante se réfugiera au plus profond des océans. Au terme d’une période beaucoup plus longue, ces océans s’évaporeront, creusant d’immenses bassins de sel desséchés là où subsistait à l’origine une eau claire. Cet endroit, qui vit un jour naître la vie par hasard, cessera alors d’exister. Avec lui disparaîtront les liens entre le vivant et le non-vivant, brisant la matière en milliers de particules dans un terrain tourmenté où cohabiteront le tout et le rien. Plus aucune trace désormais de l’existence passée, présente ou future.

***

Pendant bien trop longtemps, la philosophie a œuvré selon une hypothèse : le post-humanisme est le seul moyen de fuir l’héritage de l’anthropomorphisme. Une partie de cette réflexion est légitime. Un paysage tout entier s’offre à nous dans l’image d’un monde inhabitable, peuplé de ruines et recouvert d’une végétation sauvage. Cette vision spéculative héberge toutes les possibilités d’une autre philosophie : après l’humanité, la pensée pourrait se prolonger. Le monde continuerait sans nous, ce qui renforcerait la contingence de l’homme en tant que forme de vie « toute particulière ».

De ce triste constat naît alors une nouvelle philosophie. Là où l’ancienne philosophie ne pouvait concevoir le monde en dehors du sensuel et du subjectif, allant en effet jusqu’à mettre en parallèle le monde non-subjectif avec un réalisme naïf, cette nouvelle philosophie affirme ouvertement de la validité du réalisme, alors même qu’elle conteste toute forme d’antiréalisme.

Opposée à la tradition post-kantienne (et à toute philosophie privilégiant une centralité irréductible du sujet), la nouvelle philosophie prend comme point de départ le monde en dehors du sujet. Sur ce terrain – que l’on suppose inexploré – de la pensée, les objets qui semblaient représenter jusqu’à maintenant l’arrière-plan de notre vie paraissent subitement investis d’une étrange aura. Ainsi, le simple terme « étrange » devient le lieu d’une réévaluation critique des normes existantes, dans laquelle le regard de la subjectivité humaine perd sa place privilégiée.

Face à cet horizon spéculatif, la tradition phénoménologique autrefois flambeau de l’intégrité devient le symbole d’une incapacité à penser en dehors du sujet. En effet, la méthode réduit le monde des objets à un monde anthropomorphique, ancré dans une alliance inaltérable et inébranlable entre le sujet et le monde, dont le meilleur exemple serait l’expression heideggérienne d’être-au-monde.

Dans l’ombre de la phénoménologie, mais aussi d’un certain idéalisme linguistique et du post-structuralisme un appel à l’ontologie du post-humain se fait sentir.  Un appel qui nous délivrerait de l’héritage obsolète d’un monde pensé uniquement par nous et nous seuls en tant que sujets.

Dans cette vision, la promesse d’une philosophie qui remplacerait le sujet par l’objet puise son inspiration dans l’image d’un monde sans nous. D’un point de vue esthétique, cette vision renforce un postulat de la philosophie que nous reconnaissons dès le départ : les humains ne sont pas — et n’ont jamais été — au centre des choses. Pour la nouvelle philosophie, l’humanité devient l’équivalent ontologique de n’importe quel objet, qu’il s’agisse d’une table ou des pluies écarlates de Kerala. Et ainsi, si l’humain et le monde existent toujours en lien l’un avec l’autre, cette relation n’est pas plus spéciale que celle qui existe entre une forêt et la nuit.

Aujourd’hui, la promesse d’une philosophie qui remplacerait le sujet par l’objet s’est depuis longtemps effondrée. Elle s’est transformée en une vision expressément humaine —hélas, trop humaine— centrée sur l’éternelle question : de quelle façon la Terre se souviendra-t-elle de nous ? Nous nous retrouvons alors dans une étrange impasse. Malgré sa tentative de transcender une pensée qui corrèle le sujet au monde, la nouvelle philosophie reste ancrée, empiriquement et conceptuellement, dans la glorification d’un monde qui persisterait bien longtemps après le départ des humains. Ce qui en émerge est une philosophie qui se place « à la fin du monde », où la pensée trouve sa force dans l’exploration des ruines qui auront survécu à cette fin, avant de les ériger comme symboles d’une humanité perdue.

Et pourtant, quelque chose d’autre subsiste dans cette fin. Au-delà des ruines d’un monde perdu, la matière persiste et rend possible l’apocalypse philosophique. Si nous devions invoquer la méthode du doute cartésien pour tenter de donner un fondement à cette matière, nous reformulerions peut-être le Cogito non pas comme un Je pense, mais plutôt comme un Cela vit. Ce qui survit à la fin est une chose qui ne devrait pas être, une masse anonyme dont les origines demeurent obscures. Cette chose n’est ni plus ni moins que le corps.

***

Ce livre a deux objectifs. Le premier est de redéfinir la phénoménologie en tant que méthode de questionnement et le second de démontrer sa valeur à travers une exploration de l’horreur du corps. Cette réhabilitation de la phénoménologie et de sa valeur s’appuie sur deux points : d’une part, ce renouveau remet en question la phénoménologie telle qu’elle a été conçue et pratiquée tout au long du XXe siècle et au-delà. Dans ce contexte, la phénoménologie se présente comme un mode de questionnement concentré sur un certain type d’expérience humaine qui se caractérise par un sentiment d’unité et de cohérence. Selon cette perspective, la phénoménologie est spécifiquement humaine dans ses limitations épistémologiques tout comme dans ses tendances éthiques.

D’autre part, ce besoin de redéfinir la phénoménologie prend pour point de départ les récents développements de la philosophie continentale et principalement les problèmes soulevés par Quentin Meillassoux. La méthode que cette lecture de la phénoménologie met en place se réduit à la question de l’accès au domaine phénoménal, là où la subjectivité humaine occupe une place centrale et là où toute pensée en dehors du sujet demeure inconcevable. Si ce présent ouvrage prend en compte les idées de Meillassoux, le modèle de phénoménologie présenté ici se définit selon des modalités spécifiques. Les liens établis avec Meillassoux n’ont pas pour but de débattre du réalisme spéculatif mais de proposer une toute nouvelle définition de la phénoménologie.

Avec ce contexte en tête, la phénoménologie décrite ici est sensible à la fois aux entités humaines et non-humaines. Dans cet ouvrage, l’expérience humaine est un point de départ nécessaire du questionnement philosophique. Mais c’est tout ce qu’elle représente : un départ. Au-delà de l’humanité une autre phénoménologie entre en jeu. Elle n’est plus le véhicule de la seule voix humaine, mais donne corps à ce qui situe en dehors de l’humain. En effet, le modèle phénoménologique défendu dans ce livre est non seulement capable de questionner le non-humain, il est aussi spécialement adapté à cette étude de la matérialité étrangère. Nous appelons cette approche spécifiquement phénoménologique du non-humain, l’inhumain.

Il y a deux raisons à cette terminologie. Premièrement, l’inclusion du préfixe « in » dans inhumain résonne avec la notion d’inconnu, en tant que matérialité étrange et étrangère. Notre manière de rendre-compte de l’inhumain met l’accent sur le retour du refoulé ainsi que le définit Freud, particulièrement dans son concept d’inquiétante étrangeté. Quelque chose revient hanter l’humain sans jamais être complètement intégré dans l’humanité. En ce sens, l’inhumain est étroitement lié aux notions d’aliénation, d’anonymat, et d’inconscient (et dans cette mesure se rapproche du terme équivalent mais certes plus maniéré de xénophénoménologie).

Deuxièmement, le concept d’inhumain ne conteste pas l’humanité – et c’est là sa spécificité –même si, du point de vue de l’expérience, il pourrait être ressenti comme sa négation (la niant). Comme nous pourrons le voir, c’est précisément par sa ressemblance à l’humain que le non-humain devient visible. Cela ne veut pas dire que nous tombons à nouveau dans le piège de l’anthropomorphisme, mais plutôt qu’il s’agit là de laisser s’exprimer l’inhumanité de l’humain.

C’est parce que son renouveau est non seulement nécessaire mais aussi tout à fait opportun que la phénoménologie se trouve aujourd’hui dans une impasse. Le projet est ici de renforcer la vitalité et le dynamisme de la méthode d’une manière qui lui permettrait de dépasser le corps humain et, d’un même mouvement, de s’insinuer dans un autre corps. Et pour cela, nous devons sonder les profondeurs de la phénoménologie pour faire remonter certains de ses aspects à la surface. Ce sont ceux-là qui nous aideront à cartographier l’émergence d’une phénoménologie à venir au sein même de l’histoire de cette tradition.

La phénoménologie inhumaine est donc une phénoménologie qui va à l’encontre de la seule notion de description comme garant de la vérité, et s’oppose ainsi à la phénoménologie traditionnelle. En ce sens, la phénoménologie inhumaine est une authentique phénoménologie de l’étrange qui, plutôt que de simplement remplacer les sujets par les objets, se concentre sur les limites de l’altérité. Les prémices de cette redéfinition de la phénoménologie se trouvaient déjà dans les travaux les moins connus de Husserl, Levinas et Merleau-Ponty, figures centrales et récurrentes de ce livre. Les idées qu’ils ont développées à propos de l’anonymat, de l’archéologie et de l’altérité ont été déterminantes pour mener à bon port notre phénoménologie inhumaine.

Presse

The Thing est un mélange sophistiqué de philosophie, critique littéraire et critique cinématographique, soulignant une thèse majeure selon laquelle « l’horreur du cosmos est essentiellement l’horreur du corps ». Les discussions autour de la fiction de H. P. Lovecraft, des films de John Carpenter et David Cronenberg, entre autres, nous permettent de voir ces œuvres sous un nouvel angle fascinant, tout en nous éclairant sur la fragilité de l’humanité dans un cosmos sans limites.
S. T. Joshi


The Thing : une phénoménologie de l’horreur relève le défi qui se trouve au centre de la philosophie contemporaine – comprendre le monde en tant qu’indifférent aux constructions et concepts humains. L’analyse de Trigg nous suggère que la phénoménologie – trop souvent considérée comme philosophie de l’humain par excellence – s’accorde étrangement avec la pensée d’un monde sans nous. L’esprit de cette étude serait à l’image de Husserl écrivant une fiction d’horreur.
Eugene Thacker