Nature(s) Unique(s) de Liliana Motta

L’ouvrage

Livre publié à l’occasion de l’exposition Nature(s) Unique(s) qui s’est tenue au Lieu Unique à Nantes au cours de l’été 2004. Liliana Motta en fut la commissaire. Le texte du catalogue a été écrit par Patrick Degeorges.

En me promenant un jour à l’École de botanique du Jardin des Plantes de Paris, une plante a attiré mon attention.
Eryngium agavifolium est une espèce de chardon ; son magnifique feuillage persistant rappelle celui des agaves, gras et avec des bords piquants.
J’ai passé des mois à chercher cette plante chez des pépiniéristes et de l’information en bibliothèque. Une vraie fixation, jusqu’au jour où, l’ayant enfin trouvée, je l’ai plantée dans mon jardin. Peu de temps après, ma mère m’a confié une en carton avec des photos de mon enfance en guise de dernière attache à un pays, à une appartenance, une sorte de dernier et unique héritage.

Toutes les photos me concernant ont été prises en dehors de la maison, dehors. Parmi les photos un panoramique vertical, comme ceux qu’on trouve dans les lieux touristiques, pris par un photographe à Cordoba, une province montagneuse de l’Argentine. En arrière-plan, une chute d’eau sur une paroi rocheuse verticale ; les personnages plantés devant, ma grand-mère et ma mère, ma sœur et moi ; au premier plan, à nos pieds, Eryngium agavifolium. Nous nous sommes enfin retrouvés.
Le jardin « NU » raconte l’histoire de ces plantes modestes qui font le voyage avec nous d’un pays à l’autre et qui ne trouvent pas toujours droit de séjour.
Ces plantes ont perdu le statut sympathique de mauvaise herbe, pour faire partie de la catégorie plus actuelle et alarmante de « peste végétale ».
Le voyage de ces plantes est considéré par les scientifiques, garants d’une biodiversité bien de chez nous, comme une véritable invasion du territoire national Ces plantes font partie des « plantes interdites » par certains Conservatoires Botaniques Nationaux et pourchassées par nombre de gestionnaires d’espaces « naturels » protégés. Cette liste de « plantes interdites » est une recommandation plutôt qu’un texte juridique.
Le jardin que nous présentons aujourd’hui au lieu unique nous donne la possibilité de nous occuper de ce « qui ne nous regarde pas », puisque n’étant ni de vrais botanistes, ni des scientifiques, nous aurions normalement dû attendre tranquillement qu’ils décident pour nous ce qui est bien ou mal.

La science comme l’art a ce pouvoir de transformer le banal et le quotidien en merveille. La science botanique permet de comprendre ce qu’on regarde tous les jours sans même le remarquer, et se définit en trois actions : tout d’abord fixer le regard, regarder attentivement, puis, une fois la réalité ainsi « scannée », il faut savoir décrire ce qu’ont voit. C’est parfois difficile de décrire l’existant, cela nécessite méthode et rigueur, sinon tout devient machin ou chose, et on est dans l’incapacité de transmettre, de communiquer ce qu’on a vu. La dernière action consiste à classer l’espèce décrite dans un ordre pré-établi. Cet ordre est un choix qui en exclut d’autres.

Ce qui différencie un regard et un choix scientifique d’un regard et d’un choix artistique réside dans l’influence qu’il peut exercer sur notre comportement et notre société.
Mon opinion d’artiste est forcément considérée comme très personnelle ; mon opinion en tant que scientifique, elle, est sans doute considérée comme moins subjective.
Et pourtant la science est humaine, elle se trompe, elle se cherche, elle se remet en question.
Le jardin « NU » se pose la question du territoire, qui est cet étranger, depuis quand est-il un étranger, quand arrête-t-il de l’être pour se naturaliser, quand devient-il envahissant et dangereux, selon quel regard, selon quel classement ?
Le jardin « NU » essaie de raconter cette intuition d’une nature unique, sans territoire, en dehors de toute volonté. Comme la nuit qui tombe tous les soirs, sans qu’on ait le choix, sans exception.
J’aime me laisser toucher par elle, me laisser toucher par toi. J’aime fixer le regard jusqu’à cette sensation physique de ne plus voir et de se laisser. Enfin disponible à la rencontre, sans protection. Laisser rentrer en moi, me laisser.

Liliana Motta. Nature(s) Unique(s). Nantes, juin 2004

L’auteur

Artiste-botaniste-paysagiste, de nationalité Argentine. Diplomée de l’Ecole nationale Supérieure des Beaux Arts de Paris, professeur à l’Ecole Nationale Supérieure du paysage de Versailles, auteure de la collection nationale de Polygonums agréée CCVS.

Liliana collabore étroitement depuis une dizaine années avec l’architecte Patrick Bouchain avec lequel elle représente la France pour la biennale de Venise 2006.

Elle a participé en 1998 au Festival de Chaumont-sur-Loire, créé un Parcours pédagogique de la plante sauvage à la plante cultivée ainsi qu’un Conservatoire botanique des plantes alimentaires dans la Sarthe, un jardin de “plantes modestes” au Musée d’art Modeste de Sète. Elle travaille actuellement sur le thème de la récupération et le traitement des eaux de la piscine municipale de la ville de Bègles ainsi qu’à des aménagements paysagers pour la région Poitou-Charentes.