Marsyas de Bastien Gallet

Collection Inventions – roman

12 x 18 cm – 170 pages – 12,00 €

isbn : 2-915794-22-7

L’ouvrage

Il s’agit d’un conte bizarre, excessif et drolatique : un homme se fait écorcher vif par celle qu’il aime, un troupeau de vaches fait la révolution, une fille et un garçon se métamorphosent et se rencontrent dans une église de village au milieu d’une assemblée de saints.

Tout est parti du mythe de Marsyas, ce faune flûtiste écorché par Apollon pour n’avoir pu rivaliser avec sa lyre. Le personnage principal est joueur de flûte et il n’aime rien tant que le lait de vache. Il vit entre deux lieux : l’aire de jeu d’un jardin public et un pré où paissent les vaches dont il guette le lait. Une femme survient qui l’intrigue. Elle semble se passionner pour un arbre qui jouxte l’aire de jeu. Quand, avec son fiancé, elle quitte la ville pour rejoindre un village non loin d’un bois mystérieux, il la suit et les vaches font de même. Ils se retrouvent tous sur la place du village, autour du platane. Les vaches kidnappent le fiancé. Le flûtiste accompagne la femme dans le bois où, au milieu des lauriers, elle l’écorche vif. Il devient rivière. Elle poursuit sa route qui croisera d’une étrange façon celle de son fiancé perdu. Entre-temps, ils se seront l’un et l’autre métamorphosés et les vaches auront commencé la révolution.

L’auteur

Bastien Gallet est né à Paris.
A été producteur à France Culture, rédacteur en chef de la revue Musica Falsa, directeur du festival Archipel (Genève), pensionnaire à l’Académie de France à Rome (villa Médicis).
S’occupe aujourd’hui de philosophie, d’art sonore et de littérature. A publié des romans, des essais et Anastylose  (en collaboration avec Ludovic Michaux, Yoan De Roeck et Arno Bertina, éditions Fage).
A réalisé pour France Culture (Atelier de Création Radiophonique) L’invention de Genève et sa disparition dans les flots.
Enseigne aujourd’hui la philosophie à la Haute école des arts du Rhin.

Extrait du livre

Je suis ici partout. Dans mon for très intérieur. Où c’est doux, chaud, onctueux. Dehors et dedans. Ailleurs aussi. N’importe où chez moi. Dans les choses même lointaines. Toutes ici. Dès que je les sens. Au secret sous ma peau. Transparente. Et sensible. Si sensible. Qu’elle les agrippe, serre, engloutit. A l’abri des
ZRZRZRZRZR HAAAA MAIS SQSQSQSQ HOOOO MAIS PGPGPGPG AÏÏÏEEE HIIII OHLALALALA Que se passe-t-il ? Moi qui n’y puis mais. Ça s’effrange. Ça s’effiloche. Ça s’échappe comme volutes de poussière sous le soleil. Ça se dissout dans l’air matinal. J’ai beau bondir en haut en bas. Regarder le visible sur les choses. Que les choses m’envoient. Dans l’air entre moi et les choses. L’enrober au vol. Je fuis de toutes parts et bords et frontières poreuses. Mon for très intérieur. Est percé. Balayé. Plein de grands vents. Que je tète, mais ai beau tété. Qui emportent tout et le dedans aussi. Quelque part. Pas dehors. Quelque part ailleurs. Et ailleurs qu’ailleurs. Où le visible qu’on m’envoie s’arrête en chemin. Au milieu. Et se dissout comme sel sur la langue. Alors. Enfin. Ici.
Quelque chose peut commencer.

1

Sainte Gauburge : Vous avez entendu ?
Saint Jacques : Quoi ?
Sainte Gauburge : Un bruit.
Sainte Barbe : Les bruits, c’est pas ce qui manque.
Sainte Gauburge : Une voix.
Sainte Barbe : Les voix non plus.
Saint Jacques : Un bruit ou une voix ?
Sainte Marguerite : La voix de la bête ! Je l’ai entendue. Elle était ici. Toute proche. Frémissante. Je voyais ses grands yeux verts. Elle m’a regardée. Elle a ouvert sa gueule toute grande. Je frissonnais, je…
Sainte Barbe : On sait, on sait.
Sainte Gauburge : Un bruit qui ressemblait à une voix. Un bruit qui parlait.
Saint Thomas d’Aquin : La voix est une opération de l’âme qui peut être sans le corps.
Saint Jacques : Et qui disait quoi ?
Sainte Marguerite : Entre mon amour, dans ma gueule ouverte brûlante, au fond de ma…
Sainte Barbe : On sait ce que la bête t’a fait Marguerite.
Saint Thomas d’Aquin : Mais qui occasionne une perturbation dans l’air.
Sainte Gauburge : mautemertemruemainmoiné
Saint Jacques : Ça ne veut rien dire.
Saint Thomas d’Aquin : L’âme intellective fait vibrer l’air sans le concours du corps.
Sainte Barbe : C’est peut-être une langue étrangère.
Saint Michel : L’homme m’a toujours paru manquer de forme.
Saint Thomas d’Aquin : L’âme intellective lance ses fils de matière spirituels entre les corps pour parler aux autres âmes.
Saint Jacques : Ça ne veut rien dire. Dans toutes les langues.
Sainte Gauburge : C’est ce que j’ai entendu.
Sainte Barbe : Et si on demandait au Saint Esprit ?
Saint Jacques : Ça fait des années qu’on l’a pas vu. Il vient même plus pour la Pentecôte.
Saint Thomas d’Aquin : L’âme intellective est sensitive et végétative et broute de l’herbe et du sainfoin.
Quelqu’un : DE LA RÉMOMUTION MACTIQUE À L’AMEULITION DES MEULASSES
Tous :

2

Elles sont dans le pré. Elles broutent. Un nuage passe. Il a la forme d’un pis gonflé de chaud-écumant. Elles lèvent la tête. Le nuage s’effiloche. Elles baissent la tête. Elles se remettent à brouter. Non loin, un pommier parasol étend son ombre elliptique sur l’herbe drue.

3

Il est ici. Il est plié. Il fait la boule. Autour de lui, rien. Pas de temps. Pas encore. Pas même un endroit. Pas d’espace non plus. A peine l’envers d’un endroit. Il est plié. Sans il. Il attend. Sans il. Que ça se déplie. Ça n’est pas il. Ça viendra. Ça n’est pas venu. Pas encore. Ça va commencer. Il est un envers sans endroit. Dans un champ. Quand il sera déplié. Maintenant rien. Ici pourtant. Il ne se voit pas. Il verra. Bientôt. Une aire de jeu. Il se verra. Ici. Soudain. Plié dehors. Autour de lui, rien encore. A peine une brise. En lui, presque rien. Un désir. Qui vient. Qui monte. Qui l’emporte au-delà.
Le lait.
Le petit-lait.
Le lait caillé qui se cache au fond.
Et aussi le lait pasteurisé en bricks qu’on perce et qu’on tète.
Mais pas le lait écrémé.
Non.
Le lait chaud écumant que boivent les veaux à peine sortis dans l’air froid. Les pattes flageolent mais la gueule sait où elle doit s’ouvrir et comment elle doit se refermer sur la peau rose pour que coule le lait à la même température qu’avant. Quand on était dedans.
Jusqu’à ce que. Peut-être. Soudain.
IL SE DÉPLIE.
Lentement. La peau du ventre gonfle s’arque se fissure comme coquille d’œuf, les coutures se mettent à craquer, une fente apparaît s’agrandit, il se tend s’augmente pousse la tête, glisse élargit la fente sort la tête lâche d’un coup l’air que
AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAA
Quelle histoire ! C’est une autre histoire. Pas celle que je vous raconte en me la racontant à moi-même dans mon for très intérieur.
Non.
Celle-là a déjà commencé. Je me souviens très bien. C’était MAINTENANT. Tout était net. Il a suffi qu’il ouvre les yeux. Il était ici. Ce lieu était à lui.
L’aire de jeu.
Il voyait tout dans le désordre quand il tournait sur lui-même les yeux ouverts.
Château-fort-bac-à-sable-bateau-pirate-petit-toboggan-hêtre-à-grandes-feuilles-balançoires-tourniquets-bascules-vis-à-vis-bitume-élastique.
Maintenant il a un verre à la main et une flûte dans sa poche. Il a l’air petit. Il est fondu dans l’aire de jeu. Il a la couleur du bitume élastique. Il boit son lait sans prêter attention aux entours. Le lait est en lui. Blanc-frais-crémeux. Le goût du lait est dans son ventre. Ça fait flic et flac et floc. Tout saute avec lui. Le décor en haut en bas. Soudain calme. Les enfants courent autour de lui sans le remarquer. Il ne les regarde pas. Il regarde le lait dans le verre qui est dans sa main. Et brusquement…
C’est ici qu’il l’a rencontrée. Il regardait le lait dans le verre qui était dans sa main. Il ne l’avait pas vue approcher. Il voyait tout pourtant à 360° autour de son verre sur la paroi duquel le monde se reflétait biscornu et entier. Tout le décor mobile et immobile. Il n’était pas aux aguets. La surface de lait, légèrement courbée par les parois du verre, réfléchissait la lumière parfaite. Il calculait l’ampleur du bombardement photonique… Quand il surprit des sons dans son corps… qui bougeaient dans son corps… qui rebondissaient sur les parois de son corps…
Des sons dedans.
Et aussi dehors.
Trois frottements simultanés dedans-dehors.
Du cuir souple, de la terre sèche et dure, des petits cailloux blancs.
Le cuir frotte la terre Chhhhhhhhhhhh les petits cailloux frottent le cuir Tssssssssssss Les petits cailloux frottent la terre Krrrrrrrrrrrr.
Sa tête a pivoté lentement puis vite. S’est arrêtée d’un coup.
Elle était là. Ses lèvres étaient roses comme du géranium. Elle était debout à moins d’un mètre du tronc du hêtre à grandes feuilles. Elle ne bougeait pas. Elle fixait un point de l’écorce. Ses lèvres se sont entrouvertes. Ses paupières à elle battaient toutes les dix secondes exactement. Ses paupières à lui se sont mises à battre toutes les dix secondes exactement. Il la regardait. Elle regardait le hêtre. Le hêtre ne regardait personne. Il aima le hêtre parce qu’elle le regardait.
Il baissa ses paupières.
Quand ses yeux se sont ouverts à la lumière parfaite.
Elle n’était plus là.

RIDEAU

Il s’en passe. Quoi ? Des choses. Où ? Eh bien là-bas. Sur l’île. Et puis ailleurs aussi. Des choses grandes. Et petites. Et moyennes aussi. Mais toutes, les choses, révolutionnaires. Ça oui. Toutes ensembles. Les broutantes. D’accord. Unies. Queues sur queues. Plus une goutte. Pour ne plus lactifier. Plus une goutte. Et puis. La révolte. Soudaine. La rébellion. Inopinée. La grande sortie des étables. La grande destruction des machines à extraire. Le grand massacre des exploiteurs de chaud-écumant. L’énorme bris final de l’aliénation lactique. Et puis. Bientôt. Quand les cris cessent. Autour du fanion tacheté. Au milieu du champ sans fin sans clôture herbeux sans fin jusqu’à la mer. La proclamation. Au centre du vert au milieu du bleu immense. La Proclamation. Dans la hautevertedrue. De l’ameulition des meulasses. Mais ça ne suffit pas. Ça n’est qu’un début. Le début de la fin. Et du commencement. Qu’il faut propager exporter emmener ailleurs. La fin du LAIT. Le commencement de l’APRÈS-LAIT. Qu’il faut proclamer dans le monde. Partout. Mathilde dit. Franchir les mers. Apprendre à nager. A lactifier salé. Mathilde asserte. Porter le bris fructifiant au-delà des murs, le bris général, le bris particulier devenu général universel, le bris jersiais devenu global mondial. Mathilde affirme. Reconstituer la mache première. La mache pure originelle. L’Urmache dont toutes nous venons. Qui n’est plus. Qui sera. Bientôt. Demain. Par croisement sans répit et hybridation sans délai de toutes les maches mibres. Mathilde ordonne. Mathilde met en branle. L’organisation. En phalanges. Des Urmaches mibres. Entraînées. À semer la terreur mactique. Partout. Sur terre et mer. En haut en bas. Villes et campagnes et banlieues pelousées. Tant que les machines à traire trairont. Tant que les clôtures sépareront le meau de la mache, la mache de la mache, le maureau du meau. Tant qu’il y aura des maches mibres et non-mibres. L’Organisation. Mondiale. Totale. Universelle. Mathilde brandit le fanion tacheté. Mathilde revêt la toque herbeuse. Mathilde pousse le meuglement libérateur. Qui de gueule en gueule et de mache en meau fait trois fois le tour de la Terre.