L’infra-monde de François J. Bonnet

Collection Inventions – Essai

13 x 23 cm – 84 pages – impression noir
ISBN : 978-2-915794-92-2

14,00 €
Octobre 2015

L’ouvrage

Ce livre part d’une question : si la perception et le langage objectivent le monde, si l’imagination le structure, si le savoir l’ordonne, comment décrire, nommer ou même percevoir ce qui se fait jour quand le langage s’absente, la perception vacille l’imagination défaille et le savoir se dérobe ? Comment dire, montrer ou faire entendre ce qui mine et réfute l’ordre des choses, le réel immuable, le sensible administré ? Pour répondre à cette question, François J. Bonnet nous entraîne dans une enquête qui traverse la philosophie et les sciences humaines, mais aussi la littérature, le cinéma et les arts visuels. Car il ne suffit pas d’analyser et de comprendre la puissance ordonnatrice de nos représentations, il faut encore interroger les œuvres et les artistes qui ont fait l’expérience de ces moments où elles se sont fissurées, laissant place à l’angoisse et au vertige. L’infra-monde dessine en creux une autre histoire, souterraine et inquiétante, une histoire où tout est brume, chaos et tourbillons.

Cet ouvrage a bénéficié du soutien de la région Île-de-France.

L’auteur

Coordinateur artistique du Groupe de Recherches Musicales de l’INA, François J. Bonnet est aussi compositeur et théoricien. Il a publié en 2012 Les mots et les sons, un archipel sonore (éd. de L’éclat).

Extrait du livre

Voir, entendre passent pour être des facultés innées, immédiates. Pour autant, d’entrée, elles ne nous donnent pas tout. Elles se refusent à une complète intellection, résistant à toute tentative d’assimilation intégrale. Qu’est-ce donc qu’appréhender le sensible ? Sentir, toucher, voir, entendre… En chaque sens est recélé, pour lui-même et l’un pour l’autre, un mystère inviolable. « Entre ma sensation et moi, il y a toujours l’épaisseur d’un acquis originaire qui empêche mon expérience d’être claire pour elle-même » affirmait Maurice Merleau-Ponty[1]. Aussi, la modalité première de toute sensation est d’être vague, confuse, ou tout du moins incertaine. Toute sensation s’établit ainsi, en première instance, en une émanation brumeuse qu’on peine à saisir.

L’appréhension du sensible est donc primordialement hénotique, pour reprendre la terminologie d’Otto Weininger[2], c’est-à-dire indifférenciée, indiscernable, et à partir de laquelle s’articulera une perception qualifiée ne se révélant « qu’après coup ». Weininger explique ce passage d’une appréhension hénotique à une perception qualifiée par l’activation d’un processus de « clarification ». Ce démasquage graduel, cette évaporation de l’incertitude nimbant la sensation, c’est le moment même de la per-ception, véritable saisie, à travers le brouillard sensible, d’un phénomène identifié. Aussi, une sensation n’est-elle claire pour celui qui la ressent qu’une fois perçue, percée à jour, captée au travers du voile hénotique, ponctionnée au sein de sa propre épaisseur.

L’identification d’une sensation, sa circonscription et son objectivation, est donc une dégradation de l’expérience première. Elle se fonde sur les principes d’identité et de reconnaissance, s’activant dans l’assomption d’un rapport du « même au même », ayant recours pour cela à la modalité réique du sensible. La réification de la sensation, sa chosification, c’est-à-dire son ordonnancement dans l’ordre des choses, est en effet le préalable indispensable à son identification et à sa reconnaissance. Une sensation réifiée est donc dégradée, en tant qu’elle est conditionnée.

Conditionner le sensible, c’est donc le mettre en condition, lui octroyer une raison et un contexte d’apparition, mais c’est également le mettre sous condition. Cette condition de possibilité, c’est celle de sa lisibilité, de son univocité. Tout l’enjeu d’un échafaudage sensible des certitudes se loge ici : dans un criblage univoque des sensations, à la recherche d’une perception claire. Aussi, la clarification est l’entreprise première d’éloignement du sensible par rapport à lui-même et l’étape initiale d’agrégation de certitudes. La sensation désormais clarifiée ne l’est pas pour elle-même, mais en tant que fonction au service d’un usage. Ainsi, la plupart du temps, dans le cadre des perceptions « usuelles », la clarification semble s’effacer d’elle-même tant ces mêmes perceptions paraissent instantanées. Et sans doute y a-t-il un apprentissage qui, balisant petit à petit le champ des expériences connues, automatise pour ainsi dire cette clarification.

Weininger, d’ailleurs, ne manque pas de rappeler que la clarification entraine un éloignement de ce qu’il appelle la « tonalité des sentiments ». L’introduction de la sensation claire au monde connu est effectivement un moment d’apathie, sorte de traversée du Styx, où, abandonnant les Enfers, on rejoint le monde des supposés vivants, monde depuis toujours fonctionnel, monde des utilités. La clarification et la caractérisation des sensations introduisent à l’univers rassurant des certitudes.

A l’inverse, une sensation qu’on ne parvient pas à « clarifier » peut engendrer un malaise, une panique, qui est celle de l’indéfinissable, du absolument autre. La perception est mise en défaut, l’expérience sensible ne se révèle pas et un sentiment d’angoisse naît face à cet inconnaissable. La peur qui nous envahit à la vue à d’une silhouette furtive, d’une forme mal définie, tapie dans la pénombre, n’est pas qu’une crainte liée à la menace potentielle que représente cette présence non-identifiée. C’est aussi la peur viscérale d’une présence non sollicitée, n’appartenant pas au monde connu, la peur de se confronter à une abomination. Cette angoisse provient toutefois moins d’une projection fantasmatique, de l’imagination d’un improbable monstre (dont l’essence même est de se montrer et d’effrayer par ses difformités), que de l’absence de projection probante, que du néant auquel on fait face et qu’on ne parvient pas à substituer à du connu.

D’ailleurs, et à ce titre, il est erroné de voir dans les peurs nocturnes des enfants un excès de leur imagination. Les enfants n’ont pas, comme on se plaît à le dire, une imagination débordante. Face à un bruit inconnu, face à une ombre fugace, l’adulte va imaginer toute une série de scénarios potentiels pouvant expliquer le phénomène, le déployer dans le monde connu et rendre son existence probable. A l’inverse, un enfant atteindra rapidement les limites de son imagination et se trouvera alors devant l’inconnu le plus radical, le plus terrifiant. Il se trouvera aux portes de l’infra-monde et percevra alors le danger réel d’être happé par le néant, de voir les quelques certitudes acquises lors de ses premiers apprentissages voler en éclats et sombrer dans les eaux noires d’un monde sans fond. Face aux structures d’ordre et de discipline, que ce soit l’école ou la cellule familiale, face aux multiples stratégies d’accompagnement de l’enfant vers l’âge adulte (des objets et formes colorés destinés à « l’éveil » jusqu’à l’éducation civique ou l’histoire des civilisations), la terreur du noir glisse à l’oreille du bambin une terrible promesse : « jamais tu ne connaîtras le monde, le monde connu n’existe déjà plus, il est en train de s’écrouler. Ses limites fictives sont prêtes à rompre et le déferlement qui s’en suivra t’emportera au loin ».

[1] Maurice Merleau-Ponty, Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard, 1945, p. 265.

[2] Otto Weininger, Sexe et Caractère, 1903, tr. fr., Paris, L’Age d’Homme, 1975, p. 93 sq.