L’Hiver des Feltram de Pierre Cassou-Noguès

Collection Inventions 

GENRE : Roman

NOMBRE DE PAGES : 120

FORMAT : 13 x 18 cm

PRIX : 12 euros

ISBN : 978-2-915794-64-9 D

ATE DE SORTIE : Janvier 2009

L’ouvrage

Il y a deux façons de voir L’Hiver des Feltram. Ou bien comme la chronique de la morte saison dans une station balnéaire du Bassin d’Arcachon. Les frères Feltram, Bertrand et Philippe, Sylvie, la femme de Bertrand, laissés à eux-mêmes dans la grande maison devant la plage. Ou bien comme une étude sur le fantastique contemporain et une tentative pour analyser le rôle de l’élément eau dans la constitution de celui-ci.

Nous suivons donc les Feltram, jour après jour, pour observer le travail de la mer qui ronge les esprits comme la ligne de côte. La mer s’attaque à tout ce qui est défini et n’en conserve que de vagues fantômes. Les deux frères perdent peu à peu pied, pendant que Sylvie lit des romans policiers : elle s’y accroche comme à une bouée.

A la fois réaliste (le narrateur ne raconte que ce qu’il voit) et fantastique (des fantômes apparaissent, un homme croit vendre son âme au diable), ce roman décrit avec une incroyable finesse la transformation inéluctable des personnages sous l’influence de la mer omniprésente.

L’auteur

Pierre Cassou-Noguès est philosophe, chargé de recherche au CNRS. Il a notamment publié Une histoire de machines, de vampires et de fous (Vrin, 2007) et Les démons de Gödel (Seuil, 2007). Son travail actuel concerne la référence à l’imaginaire en science et en philosophie.

Extrait

1.

Ce sont sans doute les nuages au-dessus du Cap Ferret qui ont amené les ombres. Il n’y avait pas de vent. La mer était calme. Le ciel bleu tournait tranquillement à l’orange. Mais il a suffi que le soleil ressorte de derrière ces quelques nuages pour que les ombres envahissent les rues. Elles se sont laissé glisser dans les rayons du soleil pour descendre dans les rues comme la pluie. La lumière, qui semblait tombée pour la nuit, s’est ravivée. Elle a marqué les angles des immeubles, la silhouette des pins. Les clients au café se sont tus pour regarder autour d’eux. Ils reprennent maintenant leur conversation. Ils doivent savoir que les ombres sont inoffensives. Elles veulent seulement jouir de ce peu de soleil que les gens leur laissent à la fin de l’été.
Nous sommes au Moulleau, une petite station balnéaire à mi-chemin entre Arcachon et la dune du Pilat. Le soleil se couche dans l’axe de la jetée et illumine la rue piétonnière qui la prolonge jusqu’aux deux cafés, l’un en face de l’autre, au carrefour avec le boulevard. Il reste quelques promeneurs, des pêcheurs au bout de la jetée, trois ou quatre tables à la terrasse de l’un des cafés. La terrasse en face est vide. La saison est terminée.
Les ombres viennent chaque année à la même époque, régulières comme les oiseaux migrateurs qui longent la côte. D’où viennent-elles et pourquoi s’arrêtent-elles ici ? Personne ne le sait. Elles aiment ce bord de mer, c’est tout. Elles attendent que les gens soient partis et elles s’installent pour l’hiver. Elles se promènent dans les rues, ou sur la plage. Elles doivent habiter les villas abandonnées ou des appartements au-dessus de la mer. Très vite, tout le monde s’habitue à leur voisinage et on ne les voit plus. La plupart sont inconsistantes, instables comme un écho ou un reflet, un bruit ou un mouvement qui rebondit non plus dans l’espace mais dans le temps. C’est un cri d’enfant sur la rue piétonnière, et quelqu’un se retourne mais il n’y a rien que les taches du soleil qui jouent sur le kiosque. Un peu plus loin, un couple d’adolescents enlacés sur un banc disparaît brusquement : le banc est vide, la rue déserte.
Le Moulleau concentre sur quelques rues des commerces dont la plupart n’ouvrent que l’été, des glaciers, des cafés, des magasins de souvenirs ou de vêtements. Il faut remonter un peu plus loin sur le boulevard pour trouver une épicerie et un bar-tabac.
Le front de mer est dominé par un hôtel du début du XXe siècle transformé en résidence. Une jetée, à gauche, avance au-dessus de l’eau. La rue piétonnière, juste en face de la jetée, conduit au boulevard, parallèle à la plage, puis s’élève doucement jusqu’au pied d’une dune assez abrupte. Des escaliers montent au milieu d’une pelouse maigre jusqu’à une grosse église. De là, nous surplombons les toits des immeubles regroupés autour du carrefour. Après, ce sont des rues désertes l’hiver qui errent entre des villas fermées. Ce soir, il y a encore des gens au café, et quelques silhouettes sur la jetée. Le Bassin d’Arcachon, un gros oeil tourné vers le haut, s’efforce sans mouvement de prendre la couleur du ciel, ce bleu qui vire à l’orange. Le Cap Ferret en face de nous en est le sourcil, épais et vert comme les pins. Le soleil se couche sur l’océan, de l’autre côté. Il ne reste au bout de la jetée qu’une demi orange rougeâtre. Le ciel s’assombrit insensiblement. A la terrasse du café, on s’attarde.
Brusquement, le gros 4×4 noir des Feltram débouche sur le boulevard. Il ralentit pour traverser la rue piétonnière, puis repart en vrombissant. Il poursuit son chemin, avec le même bruit, jusqu’à la sortie du Moulleau. Là, deux lumières rouges s’allument à l’arrière du véhicule, qui freine et tourne à droite. La rue descend vers la plage. Le 4×4 prend à gauche une avenue plus large bordée de chaque côté par de grandes villas au milieu de jardins bien entretenus. Nous le suivons. Bertrand roule doucement. Il s’arrête devant un portail ouvert. Il s’y engage lentement. Le gravier de l’allée crisse sous les pneus. Bertrand s’arrête devant le perron, où les attend un homme en bleu de travail délavé. Il était assis sur les marches. Il vient de se lever. Il faut une seconde à Bertrand pour reconnaître M. Ramos. Il a vieilli bien sûr. Il travaillait déjà pour les Feltram du temps des parents.
Bertrand sort de la voiture, puis Sylvie, sa femme, qui regarde autour d’elle un peu étourdie par le voyage. Philippe se contente d’ouvrir la porte arrière. Il attend que son frère soit entré dans la maison.
Bertrand parle avec le jardinier, tout en s’étirant, les deux mains appuyées sur les reins. Il dépasse l’autre d’une tête mais ne prend pas la peine de se pencher. Il a pris de l’embonpoint récemment, du ventre et des épaules plus rondes. Sylvie est jolie, blonde, les cheveux très courts. Elle monte les quelques marches du perron. Comme la porte est grande ouverte, elle entre dans le vestibule, puis le salon, une immense pièce au plafond si haut qu’il fait penser à la nef d’une église. Trois portes-fenêtres allongées, un peu en retrait pour former une sorte d’alcôve arrondie, à l’endroit où se trouverait le choeur de l’église, ouvrent sur la plage et la mer grise. La côte en face est une bande sombre où commencent à s’allumer de petites lumières. Le soleil a disparu et une clarté irréelle, qui ne vient de nulle part, traîne encore au-dessus de l’eau. Les murs de la pièce sont blancs. Il y a peu de meubles, une armoire, une table près des portes-fenêtres, un canapé, une table basse, des tapis pendus au mur. Un poêle dépasse de la cheminée. On y a allumé du feu. L’air est resté froid et humide. Sylvie entend les pas de Bertrand derrière elle. Elle se tourne vers lui :
– « C’est magnifique. »
Bertrand ne répond rien. Il observe ce bras de mer enfermé entre la plage et le Cap Ferret, une étendue plate interrompue seulement par les bouées blanches où s’accrochent les bateaux l’été. L’eau parfaitement étale blanchit lentement, comme si elle rejetait dans l’air une lumière emmagasinée dans la journée, afin de se faire plus noire pour la nuit. Puis Philippe entre, une valise dans chaque main.
– « Pose-les là, lui dit Bertrand, on les montera plus tard. »
Philippe ne ressemble pas à son frère. Il est plus petit, plus maigre, la peau très brune, des cheveux un peu longs et des yeux verts qui semblent absents parce qu’ils sont trop clairs. Les yeux de Bertrand sont noirs, si sombres que l’on n’en distingue pas la pupille. Les deux frères partagent le même air absent, bien que pour des raisons opposées. On dirait qu’ils ne voient pas ce qu’ils regardent, ou qu’ils voient autre chose, ce qu’ils ont dans la tête.
Philippe pose les valises et ressort. Sylvie trouve naturellement le chemin de la cuisine, à gauche du salon. M. Ramos leur a laissé de quoi dîner. Bertrand reste immobile un instant puis se dirige vers un placard creusé dans le mur, sur la droite. Il prend des verres et une bouteille de porto qui a passé plusieurs années dans l’humidité et dont la couleur est maintenant inégale.