Les Soldats de Zimmermann : une approche scénique de Laurence Helleu

Collection Répercussions

18 x 21 cm – 216 pages – 18,00 €

cahier photos 16 pages

isbn : 978-2-9157-9444-1

L’ouvrage

Compositeur allemand, Bernd Alois Zimmermann (1918-1970) est une figure cardinale de la musique contemporaine. Son opéra Les Soldats, créé à Cologne en 1965, est un des chefs-d’oeuvre du répertoire lyrique du xxe siècle, à l’égal de Wozzeck et Lulu de Berg ou de Moïse et Aaron de Schönberg. Avec Les Soldats, Zimmermann a profondément renouvelé le genre lyrique. Le livret est tiré de la pièce éponyme de Jakob Lenz, l’un des principaux représentants du premier romantisme allemand, farouche adversaire de la « règle des trois unités ».

La musique, flamboyante, mêle écriture sérielle, jazz, chant grégorien, chorals de Bach et sons concrets. La dramaturgie bouleverse les lois du genre par l’introduction de simultanéités (jusqu’à douze actions superposées) et l’intégration de formes d’expression artistique comme le cinéma et la danse à claquettes. Au carrefour de la musicologie et des études théâtrales, ce livre accorde une large place aux questions de mise en scène, illustrées par des photographies de spectacles.

L’auteur

Laurence Helleu est musicologue à l’Institut d’esthétique des arts et technologies (CNRS), elle est l’auteur des Métiers de l’opéra (Actes Sud, 2005).

Extrait du livre

Avant-propos

Les Soldats ont été représentés pour la première fois le 15 février
1965, à l’Opéra de Cologne. Resté quatre saisons consécutives
à l’affiche de ce théâtre, l’opéra de Zimmermann a bientôt été
monté un peu partout en Allemagne, les nouvelles productions se
succédant à un rythme soutenu : Kassel (1968), Munich (1969),
Düsseldorf (1971), Nuremberg (1974), Hambourg (1976) et bien
d’autres encore. Dès 1971-1972, la production de Düsseldorf partait
en tournée dans plusieurs grandes villes d’Europe, inaugurant
ainsi la carrière internationale des Soldats.

En France, la réception de l’opéra de Zimmermann a été plus
lente et plus tardive à la fois. Elle s’est déroulée en plusieurs
étapes. En 1977, le public parisien a pu entendre, lors de deux
concerts dirigés par Pierre Boulez au Palais Garnier, une exécution
de la Symphonie vocale tirée des Soldats, soit trois scènes sur
les quinze que comporte l’opéra. En 1979, l’ouvrage a été donné
intégralement à l’auditorium de Radio France, dans une version
de concert. La création française de la version scénique a finalement
eu lieu en 1983 à l’Opéra de Lyon, mais dans une mise
en scène très controversée qui n’a pas convaincu. Au point que
lorsque le festival Musica de Strasbourg a invité, en 1988, une
production créée l’année précédente à Stuttgart, on a pu parler de
« véritable création française ». Six ans plus tard, cette même production s’est déplacée à l’Opéra Bastille, offrant enfin aux Soldats,
presque trente ans après la création de Cologne, les honneurs
d’une grande scène parisienne.

Zimmermann, quand on lui demandait comment il avait choisi
le livret des Soldats, répondait qu’il « dirait volontiers qu’il avait
trouvé “par hasard” le sujet, s’il ne savait pas qu’il n’y a pas de
hasard » et que « choisir ce sujet de Jakob Lenz fut une décision
spontanée ». C’est aussi « par hasard » que l’opéra de Zimmermann
est entré dans ma vie au début des années quatre-vingt. Alors jeune étudiante en musicologie, je m’intéressai déjà beaucoup
à la musique contemporaine, mais pas encore à l’opéra. Dans
le cadre d’un travail bibliographique sur la guitare au XXe siècle,
destiné à financer mes études, j’ai été amenée à écouter un des
interludes des Soldats, la romanza. Cette délicate pièce instrumentale
toute en sonorités de cordes pincées, qui se poursuit par un
solo de guitare sur lequel vient se poser une voix de mezzo (celle
de la Comtesse), m’a ravie. J’envisageais de préparer un doctorat,
j’avais trouvé mon sujet.

Ce livre représente l’aboutissement d’un travail qui s’est déroulé
sur plus de vingt ans, par vagues successives. Dans la thèse que
j’ai soutenue en 1987, j’ai effectué un travail de fond sur la partition,
avec des analyses formelle, sérielle, motivique et dramaturgique.
Je suis revenue sur Les Soldats en 1994, au moment des
représentations de Paris : L’Avant-Scène Opéra, qui préparait pour
l’occasion un numéro sur l’opéra de Zimmermann, m’a en effet
confié la rédaction du « commentaire littéraire et musical ». Dans
cet exercice de style bien particulier, où l’analyste se doit de suivre
pas à pas le texte et la partition, mon approche s’est faite plus
locale, plus attentive aux détails de l’écriture vocale et orchestrale.
Ma vision de l’œuvre s’en est trouvée enrichie. Parallèlement, la
direction de l’Opéra Bastille m’avait accordé l’autorisation d’assister aux répétitions de mise en scène. Après cette expérience
passionnante, quasi initiatique, j’ai passé près de dix ans dans
différentes maisons d’opéra aux fins d’y étudier le processus de
fabrication d’un spectacle lyrique. En menant cette enquête qui
s’est conclue en 2005 par la publication des Métiers de l’opéra, j’ai
beaucoup appris sur la mise en scène lyrique. Forte de ce nouveau
savoir, j’ai alors entrepris de décrypter les différentes mises en
scène des Soldats.

L’ambition de ce livre est de faire comprendre et aimer l’opéra
de Zimmermann. Les trois chapitres liminaires présentent successivement
l’esthétique pluraliste du compositeur, son adaptation
de la pièce de Lenz et son langage musical, après quoi le
chapitre 4 dresse l’historique des mises en scène successives des
Soldats et met l’accent sur la dimension de la scène, si importante
dans l’opéra de Zimmermann. Le reste de l’ouvrage est consacré à
l’analyse des scènes les plus emblématiques de l’opéra, les mieux à
même, aussi, d’illustrer les différentes manières du compositeur :
la technique du collage dans les scènes de soldats, l’écriture chambriste
des scènes se déroulant dans la sphère privée et l’intégration
de formes d’expression artistique comme le cinéma ou la musique
concrète dans les scènes où plusieurs actions sont superposées. Ces analyses croisent différentes approches d’une manière que je
crois novatrice : j’ai voulu en effet que résonnent ensemble musique,
texte et propositions scéniques empruntées à différentes productions,
en sorte qu’au-delà des Soldats, ce livre contribue aussi
à expliciter l’art complexe de la mise en scène d’opéra.