L’Axe de Cendre de Marie Gil

Collection Inventions – Récit

13 x 18 cm – 80 pages – impression noir

ISBN : 978-237804-0024

9,00 €

Janvier 2018

L’ouvrage

Un homme revoit, vingt ans après, un visage de femme croisé dans l’enfance, et comprend trop tard qu’il a manqué son destin. Il écrit l’histoire de cette rencontre, et nomme la femme Cendre. Il relate leur courte aventure avec détachement, d’une voix d’outre-tombe et dans un style froid. Il est comme déjà mort. Au fur et à mesure qu’il écrit, un destin se tisse, un sens se dessine et un troisième personnage émerge… un sens qu’il semble seul à ne pas voir : la triangulation d’un amour idéal à jamais échappé. Une photographie de sa jeunesse enfin exhumée lui révèlera trop tard ce secret de Cendre. Ce qu’il nommera en amont du texte, dans un soupir de lucidité, son axe.

L’auteur

Marie Gil est écrivain et essayiste. Spécialiste de la littérature française du xxe siècle, du roman américain et des relations entre la littérature et le cinéma, elle a publié dernièrement Roland Barthes. Au lieu de la vie (2012), La Chambre d’à côté (2017), et Est, son premier roman, en 2015 (éditions mf).

Extrait du livre

Ainsi, je suis mort. Je meurs à l’instant, j’entre encore dans la mort. Passage infiniment long et court, passage au cours duquel je régurgite tous ces mots et toutes ces images. Les voici, ils arrivent.

Je vois… Enfin ! Je vois que ce visage, qu’il m’a été donné d’apercevoir enfant et qui ne m’a pas quitté, était le visage de ma propre mort.

Je ne me suis pas tué. Je suis seulement parti, je me suis évaporé. C’est un peu comme si j’étais mort, pourtant. Depuis, je suis dans le noir.

Je pourrais commencer par l’enfance, mais ce serait moins fort, et moins vrai aussi. En fait, ça a commencé comme ça, par une fausse reconnaissance, il y a quelques mois, qui a précédé, de peu, une vraie rencontre. La vie est comme ça, pleine d’annonces. J’étais arrivé au bout, au bout de la jetée, mais je ne le savais pas encore.

C’est le matin, l’air est frais, le ciel est bleu, il y a des mouettes. Je suis dans une station balnéaire de la côte bretonne et je marche, serrant sur moi mon imperméable. Je m’approche d’une gare routière, j’y pénètre et m’assieds sur un banc. J’attends un car. La province m’angoisse en suscitant un sentiment de solitude pénible. Je suis pourtant revenu de moi-même. Je sens que quelque chose va m’arriver ici, que je vais trouver quelque chose, retrouver quelqu’un. Je me suis d’abord trompé de personne, comme je l’ai dit. J’attends mon bus pour Paris, je n’ai rien à faire et je me mets à marcher. Adossé à la balustrade qui encercle la station, j’aperçois un clochard. Je m’approche de lui et me penche pour regarder son visage, à moitié couvert d’une capuche. Je me penche pour en soulever un pan. Le paysage change soudain, j’entends un son de boîte à musique, très doux, et derrière mon clochard, la gare routière ressemble à une toile peinte, avec des bus rouges et des petites maisons de bois, comme dans un livre pour enfants (le livre américain des Mille mots dont j’écumais les pages enfant). Je regarde le SDF. Son visage est beau, et je le reconnais. C’est Paul. Paul très jeune, les cheveux courts, à nouveau propre. Il me sourit. Rapidement, la boîte à musique se tait, j’entends à nouveau les mouettes et leurs cris qui se rapprochent. Le son s’accroît, devient assourdissant, je mets les mains sur mes oreilles, je veux m’enfuir. Puis cela cesse brusquement. Je reste longtemps debout devant le corps, son visage de clochard à présent ordinaire, inconnu.

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