La Manadologie de Céline Minard

Collection Inventions – roman d’aventures, traité de philosophie classique

12 x 18 cm – 216 – 12,00 €

isbn : 978-2915794-090

 

L’ouvrage

La Manadologie est un roman d’aventure. Sur le mode d’une science-fiction spéculative qui remet en jeu des textes de philosophie classique, deux personnages (un humain dancartésien et un Streck) parcourent le monde physique et métaphysique à bord d’une navette spatiale de troisième génération.

Chassés par les autorités du métaroyaume du coin de galaxie où ils étudiaient leur première manade, ils prennent le large en spatio-clandestins et découvrent des univers problématiques empruntés à Borges, Spinoza et Leibniz.
La mesure, le langage, le performatif et la fiction sont au cœur de leurs aventures manadologiques effrénées. Au cours desquelles ils découvriront les gestes essentiels de la vie dans l’espace : comment replier une manade, comment boire ses hrön à la paille, comment parler dans un langage fluide sans y perdre son latin, comment mesurer le monde sans le découper.

Si d’aventure, le lecteur passé par tous les périls de cette réactivation narrative elle-même performative, était amené à (r)ouvrir la vraie Monadologie et à la (re)lire en se disant, comme Gilles Deleuze, qu’il n’y a pas de meilleur auteur de science-fiction que Leibniz, le Streck en bleuirait d’aise.

L’auteur

Céline Minard vit à Paris.
Elle a fait ses études de philosophie à Rouen, a raté quelques cours pour lire de la littérature dans son hamac suspendu à deux crochets sur la poutre unique de sa chambre en mansarde.
Quelques années plus tard, elle retrouve Descartes et Leibniz sur un coin d’étagère, les épluche, les coupe en rondelles et les jette à l’eau.

Extrait du livre

Le film était superbe. Dancart n’avait pas fait ça à l’économie mais à l’efficacité – 3D saisissante, son pulsé et synchroesthétique adaptable, un chef-d’œuvre.
Il s’agissait d’un exposé complet (dans les grandes lignes) sur la plate-forme : les gens qui travaillaient là – qui, comment – les technologies employées, l’origine des fonds de fonctionnement et l’objectif général. L’essentiel des observations recueillies et les pré-conclusions avancées.

Bayle et Biran savaient donc à peu près à quoi s’en tenir à la fin de la séance.
L’OSI (Ordre Scientifique Intergalactique) était un groupe de chercheurs hyper-diplômés et tous plus ou moins scientificonnectés, selon les spécialités. Depuis douze ans terriens ils observaient un phénomène sans coordonnées qui produisait des corps dans l’espace. Lesquels corps ne bougeaient pas d’un micronde une fois qu’ils étaient apparus, ni spatio ni temporellement, et ne se dégradaient pas. Ils semblaient être liées entre eux autour de… rien, justement. À l’OSI, on pensait qu’il s’agissait d’une sorte de métacorps diversifié dont on ne pouvait encore percevoir le cœur ou le moteur et que la « chose » génératrice qu’il contenait et qu’ils appelaient « manade » semblait être une et impénétrable. Les chercheurs avaient lancé des sondes puis des foreuses à piston, des missiles non-explosifs à tête chercheuse et même une bombinette H à impact autofecit. Sans obtenir aucun résultat. Pas même une fissure.

Il est vrai que leur but, à eux, n’était pas la destruction. La manade ne semblait pas avoir de cycle. Elle produisait très irrégulièrement, les quanto-statistiques ne donnaient rien. Son « corps » n’avait pas de superficie assignable, elle était en « Continuel changement ». On ne pouvait pas communiquer avec elle. Aucun stimulus ne semblait efficace. On constatait pourtant qu’elle possédait un appétit, une sorte de principe interne. La bande numérique, après avoir promené les IP attentifs dans les replis de la Station, leur avait fait un petit historique, images à l’appui, des premières observations de l’OSI. Le phénomène manade avait été détecté relativement récemment, depuis qu’on pouvait envoyer des sondes au-delà de Debborion et sur Galadienne. Mais à cette époque, soit une douzaine d’année auparavant, aucune structure d’expérimentation n’était à envisager en raison de certaines lacunes spationautiques qui restaient encore à combler. Les problèmes techniques s’étaient résolus dans les années suivantes mais alors, l’installation de stations spatiales d’habitation à grande échelle dans les Très Nouveaux Territoires avait mobilisé les investisseurs. Ça ne faisait donc qu’une petite douzaine d’années terriennes que l’OSI avait décidé d’engouffrer des capitaux dans cette affaire : la manadologie.
Car personne, à part les chercheurs de l’OSI, ne voyait comment ce genre d’étude pourrait un jour « rapporter ». À vrai dire, ils ne gênaient pas grand monde et le royaume méta-démocratique leur envoyait des IP par zèle administratif. C’est du moins ce qu’il avait fait jusque-là.

Après un rapide tour d’horizon, le film avait donc embrayé sur les observations à proprement parler. Plantée à deux milles kilomètres de la première manade observable, la vidcam de l’OSI avait capté et reproduit grand angle en précision rapprochée le grand spectacle des émanations manadologiques. C’est-à-dire au début, rien. L’espace, l’espace, l’espace. Banal. Intersidéral. Et puis d’on ne voyait pas où, quelque chose émergeait petit à petit. On ne voyait rien, on ne voyait rien, on voyait un peu et un peu plus et tout à coup, on voyait tout court.

Une espèce de cylindre, pas tout à fait parfait, jaune ou orangé pâle. La taille d’un immeuble de cinq étages, pas plus. Les chercheurs avaient envoyé des sondes qui revinrent avec très peu d’informations : taille, couleur, configuration, dureté, température. Elles avaient aussi enregistré le son rendu par le cylindre quand elles l’avaient frappé. C’était tout. Autrement dit, rien. Aucune analyse électrochimique n’avait été possible, aucun prélèvement, les neurocapteurs s’étaient brouillés immédiatement. Dancart, capitaine de Station et chef de développement depuis le début du projet, avait décidé d’envoyer un homme. Avec une machine légère mais plus maniable que les sondes, il pensait qu’un homme arriverait à détacher quelques atomes, à ficher un pic stétobiniare dans la matière ou à procéder à quelques expériences de chimie pure. Hypothèse infirmée.

L’homme, un volontaire du nom de Procus, était bien parti, avait essayé tous ses engins, en avait cassé quelques-uns (dont une petite neurospectrice qu’il adulait) mais était rentré bredouille.
Bredouille, contrit et apparemment, bien frappé.
Il avait soutenu à toute l’assemblée réunie de ses collègues qu’il avait compris. Qu’il avait saisi la nature du phénomène. Selon lui, il s’agissait d’un morceau de cire. Un morceau de cire de cinq étages, inanalysable, inscannable et impénétrable. Un simple morceau de cire.
Ses collègues étaient restés cois deux demie-secondes puis avaient éclaté de rire. Mais Procus n’avait pas le sens de l’humour. Il s’était échauffé, avait bataillé ferme et re-répété « un morceau de cire qui vient d’être tiré de la ruche. Parfaitement. Qui vient d’être tiré de la ruche. Qui n’a pas encore perdu la douceur du miel qu’il contenait, qui retient quelque chose de l’odeur des fleurs dont il a été recueilli. » Sur quoi, on l’avait emmené dans la cellule traitement des déphasages neuroconnecteurs. En urgence, et malgré sa violente résistance.

L’affaire avait jeté un froid. Si un individu sain comme l’était Procus arrivait à contracter en si peu de temps un méga-virus hallucinatoire pour s’être approché de la manade… Ça promettait.
La salle de travail principale était restée pensive et silencieuse, le vapo du jour s’était sensiblement altéré. Tous les regards braqués sur « le morceau de cire » exprimaient le début d’un gros doute.
Qu’est ce que c’était que ça ?

C’est alors qu’ils virent se produire quelque chose de spectaculaire. L’état du morceau produit par la manade avait été stationnaire plusieurs dizaines d’heures même après le passage des sondes mais sous leurs yeux, moins d’une heure après le retour de Procus, les choses prenaient un tour différent. Ils avaient tous vu, ébahis, le morceau s’amollir, sa couleur changer, sa configuration spatiale se déliter, sa forme se répandre.
On ramena Procus, on lui montra et on lui demanda : c’est de la cire ça ? Procus répondit oui, c’est de la cire fondue. C’est de la cire et c’est la même cire. Puis il se lança dans un verbiage ampoulé digne d’un schizo en phase mystique, en substance : vous ne pouvez pas le sentir ni pratiquer d’analyse chimique, électrique ou bio-rayonnantes, vous êtes déçus mais vous êtes des veaux cloués à votre petite imagination, c’est de la cire et c’est la même cire je vous le dis ! je le sais. Par inspection de l’esprit.
Sur quoi, il retourna en cellule de traitement.
Le film avait déroulé des images d’une centaine d’autres « productions », un vrai grenier de ciné cybernétique.

Bayle et Biran avaient vu apparaître ce qui ressemblait vaguement à un cœur avec mouvement du sang, à un œil, puis une sorte de table vide dans laquelle la manade avait fait entrer des dizaines et des dizaines de tables qui disparaissaient après essayage, ils avaient vu des mouvements ondulatoires par milliards (une sorte de mer) dont une seule ondulation minuscule s’était détachée après forte agitation. Ils avaient vu apparaître des animaux terriens anté-préhistoriques, des espèces de larves, un cratère de lune et d’épais nuages de poussière. Chaque grain gris métallique. Ils avaient assisté au développement de la photosynthèse – après apparition d’un soleil – et d’une jungle anarchique.

La productivité de la manade restait a-rythmique mais tendait à s’accélérer, les tentatives d’analyses approfondies se heurtaient toujours à l’impénétrabilité des corps. Les spatiotopologues de l’OSI étaient quelques fois parvenus à cerner approximativement le champ d’action de la manade mais ses frontières se déplaçaient à la vitesse de la lumière dès qu’elle reprenait son activité. Tout était alors à refaire.

Après l’apparition de ces choses qui ressemblaient à des objets connus, Procus avait été réhabilité. On avait évité de l’envoyer seul en test mais il avait repris la plupart de ses investigations courantes. Le film se terminait par les plus récentes émanations manadiques – que Bayle et Biran avaient eu l’occasion de voir – et qui ne ressemblaient à rien. De vastes mouvements de lumière spectrale infra-violette, un tourbillon de bosons, l’éclatement d’une étoile. Et quelques corps de forte densité auprès desquels les mutants ou hybrides génétiquement bricolés faisaient figure de jour de repos.
Un lupzoom arrière d’une centaine de milliers de kilomètres avait offert une vue générale étourdissante.

The end.