Hyperrectangle d’Aden Ellias

Collection Inventions – Roman

13 x 18 cm – 112 pages – impression noir
ISBN : 978-2-9157-9493-9
11,00 €
Janvier 2017

L’ouvrage

Sotie* subtile dont le narrateur nous fait suivre le fil de malicieux déraisonnements que l’on découvrira appuyés d’un gai savoir retourné comme peuvent l’être un gant ou une opinion, Hyperrectangle parodie non sans gravité les procédés de ce que l’on a nommé « autofiction » dans la production littéraire française.
Cette pratique et le quasi-genre dont elle s’auréole parfois s’en trouvent littéralement démantelés. En une unité de temps et de lieu fantasque, Hyperrectangle dynamite ainsi le thème du jeune écrivain qui ne nous épargnerait aucun détail de sa vie amicale, intellectuelle ou sexuelle.
L’invention formelle y est mise au service d’une dissection comique radicale du contemporain. Dans le même mouvement se trouve renouvelé le questionnement le plus profond et le plus ancien sur le pouvoir de la littérature et sur ses fins.

Quatrième de couverture
Nos parents d’Éléonore Dupin habitent en province, dans le Massachusetts, près des criques. Ils sont encore ensemble et tout ce qu’il y a de plus vivants, et j’ajoute plutôt contents d’exister pour que le portrait psychologique soit rapidement complet. On ne les voit pas souvent à Paris et Madrid flamboyant, mais on s’écrit, on se téléphone, on va les voir à pied à cheval ou en canoë quand nos activités nous en laissent le temps. J’ai sans doute omis de spécifier qu’Éléonore Dupin œuvre dans le psychiatrique, en tant qu’infirmière de nuit, et que moi aussi bien sûr, en tant qu’Albert Camus.

Cet ouvrage a bénéficié du soutien de la région Île-de-France.

* Pièce politique dont l’actualité du monde est le prétexte. Jouée par des « Sots », son hypothèse est que la société toute entière pourrait bien être exclusivement composée de fous.

L’auteur

Aden Ellias vit et travaille à Paris.

Extrait du livre

La veille au soir, je m’étais donné rendez-vous très tôt le lendemain matin pour écrire un très grand livre ou quelque chose comme ça. La nuit passerait ainsi grosse de ce rendez-vous pris entre ce qu’il fallait bien appeler tout de suite une âme du plus vif métal et elle-même, grosse de la veille d’une fatalité ou d’une providence qui feraient de moi le fournisseur d’un très grand livre ou de quelque chose comme ça, même si cette veille de fatalité devait être animée d’un certain nombre d’anodins ronflements. « Allez dans les profondeurs, l’ironie n’y descend pas » avait écrit Rainer Maria Rilke, un fournisseur de très grands livres que j’avais tous entièrement écrits moi- même, comme tous les très grands livres que j’avais lus jusqu’à présent – disons entre 1 et 29 pour faire bonne mesure en tant qu’âme métallique, pleine, grosse. J’arriverais de même à partir du lendemain matin très tôt à quelque chose de semblable à L’étranger de Camus, à Malone meurt de Camus, à Corrections de Camus, à La conjuration des imbéciles de Camus, à L’insoutenable légèreté de l’être de Camus, c’était tout un.

Lorsque j’essaie de me remémorer précisément cette veille au soir d’il y a maintenant trois ans (je n’avais pas vingt-quatre ans alors, et n’en ai pas vingt-sept à présent), je vois bien qu’il y eut là comme une sorte de précipitation, et même d’infusion aux plantes. Car à la veille de me faire ainsi le pourvoyeur d’un nouveau cuboïde rectangle dont l’ampleur et la portée dépasseraient sans aucun doute possible l’ampleur et la portée de tout autre cuboïde jamais paru – à l’exception bien sûr de la série déjà commise, il me semble aujourd’hui que je ne me posais pas beaucoup de questions, et même peut-être encore moins que ça. Par exemple je ne me représentais pas l’existence d’une seule difficulté qui s’opposait ou aurait pu s’opposer à ma ferme intention de commencer à écrire un très grand quelque chose de Camus à partir du lendemain matin très tôt, et non seulement je ne me représentais pas l’existence d’une seule difficulté, mais je ne me représentais pas non plus l’existence de plein de difficultés. Ce soir-là, je ne songeais pas plus aux quelques difficultés qui auraient pu être décrites comme les miennes en propre qu’aux quelques difficultés que l’on eût pu dire extérieures, c’est-à-dire ne relevant pas de ma propre volonté. Je ne me demandais pas si des difficultés auraient pu être dites intérieures et cependant ne pas relever d’une volonté, pas plus que je ne me demandais si l’action future de très grand cuboïde avec âme en acier trempé impliquerait un véritable travail, ni si ce véritable travail aurait pu être totalement comparé à n’importe quel autre, ni enfin si ce véritable travail aurait pu être seulement un tout petit peu comparé à n’importe quel autre véritable travail auquel nous tous à l’occasion, et même en général pas seulement à l’occasion, œuvrions en l’échange d’une rémunération comprise entre zéro et l’infini.

Je ne me demandais pas si en dehors des quelques ressemblances et affinités qui auraient justifié la comparaison possible d’un véritable travail de très grand livre et de n’importe quel autre véritable travail, celui qui aurait précédé et accompagné tout à la fois la mise au monde d’un très grand cuboïde n’aurait pas pu être dit avant tout travail avec soi, et je ne me demandais pas non plus ce soir-là en quoi aurait bien pu consister un tel travail avec soi, ni en quelles proportions y auraient participé les actions de chercher et d’avoir cherché, notamment dans une direction dont on n’avait strictement aucune idée à l’avance. Toute forme interrogative était ce soir-là si résolument absente de mes prédispositions que je ne me demandais en aucune façon si bien loin de nous faire les pourvoyeurs des livres que nous lisions nous n’étions pas plutôt nous-mêmes écrits par ces livres, ni si nos corps et nos esprits en fer forgé ne s’en trouvaient pas ainsi écrits à l’intérieur ou à l’extérieur d’eux-mêmes, les deux ou ni l’un ni l’autre, ni si bien plus certainement qu’en lisant nos corps et nos âmes en acier bouilli ne se faisaient pas écrire dessus ou dedans rien qu’en regardant la télévision qui nous regardait, en ouvrant une page internet qui nous ouvrait, en parlant avec quelqu’un qui nous parlait, en traversant une rue qui nous traversait, en vivant la plus petite expérience qui nous vivait nous, en voyageant n’importe quel petit voyage qui nous voyageait nous.

Car la télévision, chaque millième de seconde d’image-son de la télévision ou d’image-son d’internet ou de toute voiture électrique qui serait ainsi entrée dans le champ sans avoir rien eu de spécial à y faire, mais encore cette paire de lunettes de soleil ou de vue sur quelque sublime panorama ou sur quelque tas de fumier, ce joli petit bijou que nous avions là au doigt de l’une de nos mains ou percé dans le nez d’un tiers, cette chemise en coton qui nous habillait pendant que nous l’animions de nos mouvements, mais encore en somme chaque objet du monde, chaque parcelle d’image-son furtivement ou moins furtivement entrée dans notre champ d’action, d’inaction ou de ronflement de Camus, et jusqu’au bruit qu’il y avait pendant qu’il y avait toujours au moins un autre cliquetis simultané, n’était-ce pas toujours de l’écrit, et même de l’écrit par un enfant de quelqu’un ? Être un enfant de quelqu’un ou de plusieurs, en tout cas, ça s’était déjà vu.

Presse

Belle et longue note de lecture du roman d’Aden Ellias sur le blog Charybde 27. La librairie Charybde se trouve 129 rue de Charenton dans le 12ème arrondissement de Paris et son blog est très fourni.

Elogieux retour de Fabrice Thumerel sur le site Libr-critique.