Héros de Denis Jampen

Collection Inventions – roman

120 pages –13 x 18 cm – 12 euros
isbn : 978-2-915794-64-9

Février 2015

L’ouvrage

Né en 1956 dans le Jura Suisse, Denis Jampen meurt à Bangkok en 2006. En 1975, à Paris où il est rédacteur pour la revue Minuit, il commence l’écriture de Héros. Ce texte ne sera, jusqu’à ce jour, jamais publié. Denis Jampen avait alors dix-neuf ans. Cette précision importe tant le livre est choquant par ce qu’il met en scène : cinq “guerriers” bivouaquant dans un parc, à l’intérieur d’une ville conquise, dans laquelle ils commettront viols et assassinats. La “guerre” ici décrite, en l’absence de tout ancrage référencé, est de tous les lieux et de toutes les époques. Mais, plus que son sujet, aussi noir et perturbant soit-il, c’est sa phrase qui retient immédiatement l’attention du lecteur : enchevêtrée, saccadée, sans cesse interrompue et sans cesse relancée, elle donne à ce texte une beauté saisissante. Quarante après son écriture, Héros n’a rien perdu de sa puissance de sidération.

Le texte est suivi d’une postface de l’écrivain Arno Bertina, auteur, notamment, de trois livres aux éditions Verticales (dont Je suis une aventure, paru en 2013).

Cet ouvrage a bénéficié du soutien de la région Île-de-France.

L’auteur

Né en Suisse en 1956, mort à Bangkok en 2006, Denis Jampen fut un grand écrivain inconnu. Il ne publia au cours d’une vie de voyages et de rencontres qu’un unique livre, chez un petit éditeur suisse.

Quand il arrive à Paris au tout début des années 1970, il rejoint la revue Minuit pour laquelle il écrira régulièrement.

Il fit partie quelques années durant du groupe d’écrivains que cette revue révéla, les Mathieu Lindon, Hervé Guibert, Eugène Savitzkaya, etc.

Extrait du livre

Ils ont vu un soleil s’y lever, et s’y coucher un soleil – dans la baie, échancrée abrupte sonnant du ressac, aux contours qu’estompe, de la lune, la pâleur laiteuse, tamisée par instants de noirs copeaux distendus, qui, sous leur glissement rapide, renversent, en cachant des étoiles, les constellations déjà placées, celles que n’entament pas les nuages roses, bossués de gris perle, dont les plus bas, s’étirant lentement en ventre mauve (bande déchiquetée qui, sur l’horizon, s’effrange) se désintègrent, les flocons détachés, contre le ciel terne, le mouchetant de corolles flétries à la dérive, se noient, aspirés.

Brûle leur peau griffée par les broussailles, éraflures fraîches auxquelles collent les vêtements de coton qu’ils portent, trempés de sueur : le maquis, d’où ils sortent, donne sur une falaise ; ils en suivent l’arc jusqu’à la faille d’un éboulis, remplie de pierres, qu’ils empruntent, descellées, pour descendre, se laissent entraîner, jambes fléchies, dérapant entre de gros blocs que leur masse maintient fermes, à quoi ils butent et se dirigent, dans un fracas de caillasse remuée ; un guerrier, Kenys, campant sur la grève, vient vers eux, arme braquée qui luit selon les vagues.

Dans l’après-midi, se refaisant au milieu des hautes tiges, bruissantes d’un frôlement continu, qui les séparent, quelques mètres de l’étroite piste, tassée et sablonneuse, où s’avancent, contre eux, ayant par leur détour hors de la voix dégagée, aplati les herbes, des guerriers, ils les aperçoivent un à un, début et fin d’une file dont le noyau est des adolescents, lignée de têtes serpentant au-dessus des épis vert intense ; un de ces derniers, à terre, jambes repliées, que pansent des bandes rougies de sang, appuyé sur un coude, son bras levé oblique, main tendue vers, comme son visage, un autre, venant de lancer, avec une enjambée plus longue, son épaule en avant, détachant ses doigts de ceux du blessé, qui s’abat, sous un froissement végétal, feuilles souples brusquement lâchées, après une contraction le resserrant en boule, membres qui balaient, se détend, mort, tandis que continue l’autre, les yeux fixés sur, quittant le sentier, s’y posant avec un peu de poussière ocre soulevée, les talons nus et les chevilles, qui le précèdent, pantalon bleu sombre étriqué, apprêté de transpiration, que plisse, depuis le genou jusque derrière le jarret, le déplacement, fendant l’air grevé de chaleur, et une ample chemise, rose pâle de carapace, flottant, collée aux épaules, le long des flancs qu’elle épaissit gonflée, dont la fente, au bas des manches, montre les poignets fragiles, détendus suivant le balancement des avant-bras.

Le lendemain, en vue de leur dernière nuit ici, chacun pour un autre, ils se dressent, à la limite que battent les rouleaux du flux, des couches de varech séché, apporté par brassées blanches, légères et parfumées, qu’ils placent côte à côte, sur une bande de sable dégagée, auparavant, des plus gros galets, avec lesquels ils ont visé, ou un récif poli bleu sous l’eau le lustrant, ou la muraille, le plus près possible de la chute de sa courbe, de rochers fauves, ou une touffe de buissons suspendue dans une coulée caillouteuse, ou une plaque de pierre rousse qui, atteinte, dégringole en éclats friables, ou la jonction du rivage et de la falaise, dominant le large que recule encore le resserrement de la crique, ou à l’intérieur d’une petite grotte, dont l’ouverture s’offre de travers au-dessous d’un bloc verdâtre, arrondi, accessible à marée basse, ou pour atteindre, faisant jaillir une gerbe d’écume, l’ombre d’une mouette, ailes déployées, qui tourne et plonge ; – s’y allongeant, ils en éprouvent la souplesse.

Presse
  • Livres Hebdo (19 février 2015) : L’œuvre au noir  par J.-C. P.

    « Héros est un chef-d’œuvre dérangeant, envoûtant, qui méritait, comme son auteur, sa résurrection. »

  • Libération (19 mars 2015) : « Héros » et Thanatos. Les exactions barbares de soldats dans l’euphorie d’après-bataille par Denis Jampen  par Oliver Rohe

    « Mais si ce livre de Denis Jampen surprend et intéresse tant, c’est peut-être moins pour l’exploration de ce lien bien connu entre Eros et Thanatos, que pour la beauté de sa phrase et pour ce que dit cette phrase de la violence. Sophistiquée, d’un rythme ralenti et sans cesse haché, pleine de ruptures et de sinuosités retorses, elle est d’une précision terrible dans la description des attitudes du corps et des gestes que déploient les guerriers et leurs victimes – sur un registre quasi théâtral, ritualisé – au cours des scènes de cruauté, de barbarie et d’étreinte dont se compose tout le livre. Cela, cette proposition de prose radicale, non pour esthétiser les violences commises (dignifier le massacre par la poésie et le raffinement), mais précisément pour dévoiler, à l’inverse, le désir et les codes esthétiques auxquels répond en secret chaque acte de violence. »

  • Le Matricule des Anges ou L’escalier des aveugles (avril 2015) : Prosodie chahutée. Quarante ans après son écriture, Héros devait rouvrir une page possible de l’école Minuit – ce qui n’a pas eu lieu  par Guillaume Contré

    « Là où le texte trouve sa différence, c’est dans son écriture, un style assez unique qui par une approche saccadée de la prosodie confère aux exactions qui y sont contés la possibilité de s’incarner à la surface même de la langue. Le cours de la phrase, sans cesse interrompu de virgules, permute ses éléments, s’y trouvant bien souvent comme décalées plus avant. Il en résulte une poétique aussi étrange que déstabilisante pour le lecteur, qui finit malgré tout par se laisser aller à l’hypnose inconfortable d’un rythme moins musical que scandé, chahuté pour ainsi dire avec précision. »

  • Littérature Romande (mai 2015)

    « D’abord, il y a le plaisir de la découverte. Un livre acheté « comme ça », chez HumuS, d’un auteur suisse inconnu, d’une maison d’édition française inconnue. Un roman écrit par un jeune homme de 19 ans, il y a 40 ans déjà, jamais publié jusqu’à ce jour. Un auteur mort depuis, en 2005, à Bangkok. Voilà pour la légende qui ne demande qu’à se construire. Et puis vient l’avertissement, ce préambule signé Arno Bertina, qui prévient, qui met en garde contre la violence de ces pages à suivre. Temps de guerre non située, viols d’enfants, barbarie. Bien loin du fantasme, on s’en doute, on espère. Enfin, la première phrase, premier choc, parfait résumé de ce court ouvrage. Coup de poing en un coup d’œil, l’écriture est libre, unique, et ne ressemble à rien de ce que j’ai – du haut de mes 34 ans – pu déjà lire. »

  • Art press (juin 2015) : Héros  par Éric Loret

    « Le fantasme est mû par le signifiant, la syntaxe systématiquement renversée : c’est une écriture de muqueuses collées, de mots-corps imbriqués dans un éternel retour, surfaces violemment irritées, machine langagière en surchauffe ratiocinante, fascinée “par Éros et Thanatos comme un lapin par les phares d’une voiture” – note en postface Arno Bertina. Toute la noirceur paradoxale d’une pure extériorité, d’une absence assumée de négativité. »

  • France Culture (02 juillet 2015) : Arno Bertina lit des extraits de Héros dans l’émission Les Bonnes feuilles