Furioso de Dmitri Bortnikov

Collection Inventions – Roman

13 x 18 cm – 120 pages – impression noir
ISBN : 978-2-915794-64-9

12,00 €
Février 2015

L’ouvrage

Furioso évoque divers moments cruciaux dans la vie d’une jeune femme nommée Dagmar. A la suite de la perte d’un enfant à la naissance elle sombre dans la folie. Le texte met en lumière cette folie qui était déjà au cœur de l’existence de cette femme.

Furioso est construit à partir de scènes accolées, comme des flashs de mémoire, comme des morceaux de dialogue intérieur dont se dégage une forme de méta-narration.

Ce poème est l’aboutissement d’un travail sur la langue. C’est la création d’un univers poétique abolissant les rapports de cause à effet. Ici le langage est en perpétuelle invention et se fixe pour but d’empêcher le discours de naître. Ainsi, l’auteur colonise, voire parasite la langue française, déstabilisant le lecteur/locuteur français par un langage affranchi du lieu commun.
L’aspect singulier de ce texte réside également dans le fait que l’auteur a déjà publié trois romans en langue russe, salués par la critique. Dmitri Bortnikov a pris la langue française à bras-le-corps pour écrire un texte poétique totalement débridé. Un texte « francophone » hors norme qui n’a rien à régler avec la langue française. L’auteur n’a pas à se positionner vis à vis d’elle.

L’auteur

Dmitri Bortnikov est né à Samara en 1968. Il a entamé des études de médecine qu’il a dû arrêter pour faire son service militaire. Il a été tour à tour cuisinier, aide-soignant, professeur de danse. Il est l’auteur de trois livres.

Son premier roman Le syndrome de Fritz (Limbus Press, Saint Pétersbourg) a obtenu le Booker Prize russe en 2002 ainsi que le prix National best-seller la même année. Svinoburg (Amphora, Saint Pétersbourg), son deuxième roman a été traduit en français et publié aux éditions du Seuil en 2005, La belle endormie (Prestige Kniga, Moscou), son troisième roman a paru en 2006. Il vit en France depuis 1999. Furioso est son premier texte écrit en français.

Extrait du livre

Houuu la vache! Ça caille! J’ai froid! Brrr! Pipi! Elle piétine. Vite oh non! Ici. Vite- là! Elle s’asseoit. Au centre. Oui. Carrément au centre. Elle ferme les yeux. Oh c’est bon ça.
Elle cherche son coin. Pour se cacher. Comme les bêtes en douleur. Quand elles ont mal. Cacher son dos.
Mais c’est trop. Elle s’accroupit au centre. La peur. Mal au ventre. En bas en bas du ventre. Merde! Ça fait mal. Des couteaux… Mal de couteaux!
Vite-vite elle baisse sa culotte. Oh ça fait mal! Qu’est-ce que c’est que ça merde! J’ai mal. Oh non… J’ai rien mangé… Non. J’ai rien mangé. C’est quoi alors. Quoi!? Pipi ?!
Elle s’allonge presque. S’ramasser. Comme ça. Oui. Toute petite amas. Un amas…
Qu’est-ce que j’vais faire. J’peux pas. Sortir. Mais j’peux pas. J’peux pas bouger merde. J’sortirai pas d’ici. Mais n’aie pas… N’aie pas peur. Qu’est-ce qui se passe ! C’est quoi! J’ai quoi!? Pourquoi j’ai mal comme ça. Oh non…
Ça vient et. Ça part. Et revient.
Pas pipi. Non. C’est pas ça. J’ai envie mais c’est pas ça. Caca? Mais c’est pas ça. J’ai mal!
Je vois. Je vois. Il fait pas noir. Pas comme avant. J’y vois presque.
Être comme ça. Petit amas. Amas sérieux. Chaud. Oui. Comme ça. Seule. Amas de douleur.
Attendre. Pis-pis-ps-ps. Elle chuchote. Allez! Viens.
Elle regarde devant. Nulle part… Un enfant. Oui. Quand il attend et. Son pipi ne vient.
Elle comprend. Oui. Autour. Cette odeur autour. En bas. Ca vient d’en bas. Des ses godasses. Son nez – il a compris. Le sang.
L’odeur de sang. Bouger. Elle ne peut pas. Le sang. Maintenant autour d’sa Kickers gauche. Le sang.
Sur le sol givré. Son sang. Lentement. Il vient. Il vient vers elle. Vers sa Kickers droite. Il s’approche. Doucement. Le sang. Il est là.
C’est ça. Mes règles. Ma tante m’a dit. Les règles. Suis bien. J’ai failli mourir. Ai pensé je suis morte. Oui. Oh suis bien. Vais pas mourir. C’est bien…
Le sang… Elle dit à haute voix. Sa gorge. Est plus rapide. C’est ça. Mes règles. Sont là. Les règles. Là. Voilà. Mon sang. Noir. Marron. Et. Chocolat. Dense. Chaud. Comme le chocolat. T’es… mon sang. C’est ça. C’est ça… Quelqu’un me mange. Quelque chose. Oui. En moi. J’ai quelque chose. Et ça me mange.
Elle veut. La toucher. Cette flaque dense. Elle ne peut pas. J’sens pas mes pieds. Fourmis ! Oh non. Non ! Ne pas tomber. Non! Pas là. Pas tomber. Ce sang. Pas dedans ! Merde c’est pas possible. Oh ces fourmis. Oh non !
J’peux plus comme ça assise oh non viens viens mon sang viens toi j’peux plus vas-y j’t’attends là allez j’peux plus. J’ai chaud moi.
La vague. Elle vient. La rouge. Ca monte. Oui. Rouge. Pieds en rouge. Ca monte. C’est bon ça! La vague rouge monte. Là. Elle monte. La rouge. Respire ! Respire! Comme ça… J’ai chaud partout.

Attendre sa mère. Elle s’cachait dans le grenier. Elle serrait ses cuisses. Elle attendait sa mère. Comme ça et. Oui – c’était pareil. C’était long. Elle se touchait. Doucement. Pour se calmer. Pour s’oublier. Et elle venait pas. Sa mère. Surtout ça. C’est foutrement long d’être comme ça. Sans se chercher. Sans se toucher et. Elle attendait. Longtemps. Elle se cachait et. Elle attendait… D’abord ses yeux. Ils regardaient la cour. Et rien. Longtemps.
Elle se touchait. Les mains. Elle leur parlait. Mes doigts. Mes petits pouces.
Elle vient elle arrive elle a dit promis. Promis! Elle arrive.
Elle touchait ses bras. La peur de s’perdre. Les consoler. Les mains. Son cou. Elle caressait ses cheveux. Mes petites jambes. Vous êtes là. Mes cuisses. Elle les touchait. Vous…
Elle se touchait. Dagmar… Elle vérifiait. Elle est là. Ici. Oui.
C’était si long. Elle attendait. Chantant doucement. Les godasses maudites.
Crèvent les grains de cheveux!
Meurt la terre sous nos ongles!
C’est nos os… Ils chantent dans cette terre!
Cet homme est venu de très très loin!
Il est beau il parle comme un livre
Et lui m’a promis ses belles godasses
Si j’lui rends un petit service
Si j’lui dis franchement, si j’lui dis sincèrement
Où est passé celui qu’il cherche…
Ça fait des années qu’il cherche.
L’autre homme parle pas
Assis sur la pierre
Son sourire est si lent
Je passe à côté et mon rire aussi
Et lui ne m’regarde même pas!
Même pas!
Elles sont belles mes godasses!

J’ai dit à lui qui m’a promis ces godasses
Où il est où il est çui qu’il cherche
et
Il m’a offert ces godasses en riant à pleine gorge!
Ces godasses aux clous en or!
Elles sont là mes chou’shoes mes bellissima belles!
Mais où il est où est-il passé
Celui qui souriait… où il est!?… où il est où il est…
Elles sont belles mes godasses! sont-elles foutrement belles!
Leurs clous en or brillent!
Mais soir…
Des fois pourquoi dis-moi
Pourquoi ça m’fait mal mes godasses…
Ça m’fait mal ces godasses! Elles saignent!
Elles saignent ses clous en or! et ça….
Ça m’fait mal à Jésus!
Ça m’fait mal à hurler! Crucifié aux clous cordonniers!
Où il est où il est où il est…
Elle fredonnait. Cette ballade des godasses maudites. Presque en pleurs. Où il est où il est où il est !? Un western qui saigne. Personne. Pas de vivants. Personne! A part ce mal! Ces godasses. Ces clous en or. Cette putain d’chansonnette! Maudites. Ces godasses.

Elle se touchait en cherchant la chaleur. Et là et là. Chaleur. Elle montait de ses pieds. Elle serrait ses cuisses. C’était rouge. Oui et. Plus fort.
Sans temps. Expirer. Et son coeur. Expirer… Bat bat le coeur bat. Sans attente et. Sans temps. Le soleil se couche en elle. Et sa mère. Elle. Ne venait pas. Non.
Dagmar s’endormait et. Elle venait sa mère. Elle fermait les yeux Dagmar. Elle la voyait. De loin. Ma…ma. Suis là ma…ma.
Elle était pleine. De ce coucher d’soleil. Elle l’avait le soleil.
Être comme ça. Pleine. Attendre sans corps. Ni corps ni temps. Pleine de ça. Innocente. Innocente!
Dagmar souriait. J’ai chaud. Chaud… Suis là maman. Suis là. J’ai du rouge.

Qu’est-ce qui se passe. Elle écoute. La tête penchée. Qu’est-ce qu’il y a. J’t’écoute mon ventre.
Suis toute petite. Complètement toute petite! Moi. Suis bien. Bien cachée. Comme ça. On a ni froid ni rien! C’est vrai. J’dis la vérité vraie. Suis là bien cachée. J’te regarde. Mon sang. Là. T’es là.
J’t’ai jamais vu comme ça. Jamais comme ça. C’est bien. J’ai pas peur non. C’est bien. T’es venu. C’est bien et. Moi j’te dis oui. J’te dis bien. J’n’ai pas peur de toi. Non. T’es venu. T’es là. Là… Dis-moi quelque chose. Dis-moi. Peu importe fais quelque chose! Bouge! Vers ma Kickers. Viens. Viens mon sang. Toi… Fais ce que tu veux ! J’pisse du sang. Mais non. N’aie pas peur. Coule mon sang coule comme tu veux. J’peux pas bouger ! Ni mains ni pieds. Ni jambes ni chevilles ni doigts ni de pieds ni rien. A la maison! J’veux rentrer moi.
Elle veut voir. D’où ça vient. Le sang. Le mien. D’où?
Elle ne peut pas le voir. Non. Dagmar… J’vais le toucher. En bas. Oui. Bas. Là. Oh non! Non! Ne touche pas à ça! Ne touche plus là.
Sa main. Elle touche en bas et. Elle frémit. Sa main. Effrayée. Cette plaie… Elle est blessée. Elle touche sa plaie. Ouverte. Respirante. Sa plaie – vivante. La plaie n’a pas mal non! Cette plaie vit. Saigne et vit. Toucher la plaie et. La voir. Avec la main. Voir. Comment elle est. Elle est ouverte et. Elle vit.
Elle peut pas la voir. Elle ferme les yeux et… La touche et. Encore. La chaude. Cette plaie.

Elle baisse sa main encore. Plus bas. Toucher le sol. Elle touche ce sol. Cette flaque de sang givré. Elle gratte les planches. Rentre en moi! Mon sang.
Qu’il rentre. Sous les ongles et. Elle ouvre ses yeux. Oui. Ses doigts de très près. Elle les voit ses ongles. Le sang sous ses ongles. Mon sang…
Et encore. Elle approche ses doigts. Son odeur. Le marché de poissons vide. Vide… Quand tout est fini. L’odeur de bêtes d’océan. Les poissons. Leurs tripes. Cette odeur lointaine. Et elle. Elle vole au-dessus. Vole… Vole. Au-dessus d’océan nocturne.
Elle court chez elle. Court comme une folle. Les diables à ses trousses. Vite. Vite! Les ombres à mes trousses! Elle s’effondre chez elle. Le canapé. Suis là… Oh suis là. Arrivée! Enfin. De très loin. J’étais très loin.