Est de Marie Gil

Collection Inventions – roman

120 pages – 13 x 18 cm – 12,00 €

isbn : 978-2-915794-80-9

Juin 2015

L’ouvrage

Réécriture contemporaine de la quête duGraal, Est nous plonge dans la vie d’un Lancelot d’aujourd’hui.

Le monde se délite, le monde arthurien en particulier. Lancelot, accusé d’être responsable de cette déréliction, est blessé à mort dans un tournoi ; il finira ses jours sur un lit de campagne, dansune petite maison des bois.

Suite de variations sur la vie de Lancelot du lac, Est est aussiun fascinant exercice d’écriture. Du « il » au « je » en passant parle « tu », chaque partie de ce récit fragmentaire nous rapproche du héros égaré. Combats et quête posent le décor impossible à situer de cette version désenchantée du mythe dont la force est de nous plonger peu à peu dans l’intimité mélancolique d’un Lancelot devenu le narrateur de son histoire : le journal de ses dernières heures rythme toute la fin du livre.

Est est bien une version du mythe, et non son adaptation contemporaine.Un récit légendaire dans un monde qui ne croit plus aux légendes. La quête est vaine, le Graal n’est qu’un objet dont on peut retracer l’histoire, mais Lancelot ne fut jamais aussi vrai que dans cette immobilité acceptée comme un destin.

L’auteur

Directrice de programme au Collège International de Philosophie, docteur ès Lettres, Marie Gil travaille sur la littérature moderne et contemporaine.

Elle a publié des ouvrages sur GeorgesBernanos, Charles Péguy et, en 2012, une importante biographie de Roland Barthes chez Flammarion : Roland Barthes. Au lieu de la vie.
Est
est son premier roman.

Extrait du livre

L’histoire de l’objet. Elle peut paraître secondaire, mais elle porte pour toi la signification d’un temps et d’un espace perdus.Le concepteur du plat marche, l’air décidé, taciturne et serein le long du temple de Sacsahuaman situé sur les hauteurs de la ville qui domine le décor de montagnes brunes et la vallée où se blottit Cuzco. Il se rend à l’atelier où travaillent pour lui dix hommes demi-nus à la peau couleur terre, les artisans orfèvres modelant l’argent, le platine et le cuivre. Depuis la défaite de Manco Cápac à Atahualpa, Runa travaille pour le compte du conquistador espagnol Francisco Pizarro, un érudit qui fait parvenir à Runa des peintures des gravures et des dessins d’Europe dans l’espoir de le voir copier servilement, s’inspirer outrancièrement ou s’imprégner secrètement de ces modèles. Runa ne les néglige pas, reste aussi fidèle à ses maîtres incas et crée un style unique né de la rencontre avec l’art flamand, avec les Flandres en particulier et plus spécialement.Il se presse de rentrer chez lui où l’attend une pièce reçue la veille et qu’il n’a pas pu étudier encore à loisir, qu’il n’a qu’entraperçue mais qui déjà dans ce coup d’oeil furtif l’a ébloui et dont il est resté tout le long du jour imprégné, qui a irradié toute la promenade sur les hauteurs de Cuzco de ses couleurs vives si franches si étincelantes que le produit final, l’oeuvre, en est presque naïf. Il se presse, il a hâte d’être seul avec elle. La pièce est un plateau de table peint dans les années 1480 dont l’orientation est clairement indiquéepar les compositions verticales de quatre médaillons entourantune représentation circulaire des sept péchés capitaux. Les deux phylactères distinguent l’oeuvre des panneaux de table peintsen Allemagne méridionale dans la première partie du xvie sièclequi comportent quatre orientations et dont les scènes ne sont pas compartimentées, comme c’est le cas ici, ce qui augmente encorele caractère de naïveté de l’ensemble, déjà suscité par les couleurs. Cette peinture avait à l’origine un usage religieux : mais on raconte qu’un roi l’avait placé dans sa chambre non pour l’accoutumer, l’inciter à la vertu de l’abstinence sexuelle, mais pour lui assurerla victoire guerrière. Le grand cercle central solaire, une sorted’oeil, fascine Runa Hanaqpacha, lui rappelle l’image qu’il se faisait de Dieu étant enfant : un grand oeil marron identique au sien, l’oeil et lui assis dans une chambre, tous deux existants et tout le reste réduit à n’être qu’illusions projetées sur la grande toile du monde. Dans l’iris du plateau un Christ se tient debout dans son tombeau, et là encore par un procédé d’emboîtement concentriques l’irisest assimilé aux rayons du soleil. La cornée, symbole du globe terrestre, est composée en sept compartiments trapézoïdaux dont l’ensemble forme une roue et où sont figurés les sept péchés qui composent le sujet du plateau. Les diverses inscriptions en caractères gothiques révèlent un goût encore archaïque pour le commentaire verbal qui précise la signification des figures représentées, reconnaissables pour qui connaît encore aujourd’huiles symboles des sept péchés.