Écrits sur la musique par Alfred Schütz

Collection Répercussions

14 x 21 cm – 220 pages – 16,00 €

isbn : 978-2-9157-9415-4

L’ouvrage

Traduction, introduction, notes et postfaces par Laurent Perreau et Bastien Gallet

Auteur encore relativement méconnu en France, Alfred Schütz (1899-1959) figure pourtant dans les pays anglo-saxons comme en Allemagne au rang des grands classiques de la sociologie. En effet, sa vie durant, tout en exerçant une double activité de conseiller juridique et d’intellectuel, Alfred Schütz a développé avec constance une réflexion originale, à la croisée de la philosophie et de la sociologie.

Le premier ouvrage de Schütz parut en 1932 sous le titre Der sinnhafte Aufbau der sozialen Welt. Schütz y entreprenait de fonder philosophiquement la sociologie dite « compréhensive » dont Max Weber venait de livrer la méthodologie fondamentale dans le premier tome d’Économie et Société. En mobilisant conjointement la phénoménologie de Husserl et la philosophie bergsonienne de la durée, Schütz tentait alors de « remonter des racines de la problématique des sciences sociales jusqu’aux faits fondamentaux de la vie de la conscience ». À terme, cette démarche originale devait permettre, selon Schütz, de clarifier les notions fondamentales de la sociologie compréhensive, telles que celles de compréhension, d’interprétation, de sens, etc. D’emblée, les travaux de Schütz ont donc pris la forme d’une double interrogation sur la nature de la réalité sociale d’une part et sur les fondements philosophiques de la méthode sociologique d’autre part. Seul ouvrage de Schütz qui fut publié de son vivant, l’Aufbau demeure le texte le plus systématique de Schütz ; il permet tout à la fois de resituer ses prises de position initiales à l’égard de Bergson, Husserl et Weber, comme de découvrir les germes de ses réflexions ultérieures sur la théorie phénoménologique du monde social, sur l’épistémologie des sciences sociales ou l’anthropologie du monde quotidien.

Vers la fin des années 1930, Schütz quitta l’Autriche pour s’exiler aux Etats-Unis, où il enseigna régulièrement, à partir de 1943, à la New School for Social Research à New York, institution de renom qui accueillit bon nombre d’intellectuels allemands en exil. Les réflexions de Schütz s’exposèrent dès lors le plus souvent sous la forme d’articles et de courts essais. Ceux-ci sont désormais rassemblés dans les quatre volumes des Collected Papers. Au cours de cette période, Schütz aura considérablement élargit le champ de ses réflexions et de ses lectures. Il s’est informé de la teneur des théories de W. James, C. H. Cooley, G. H. Mead et J. Dewey. Il a découvert la sociologie américaine, notamment l’École de Chicago et le courant de l’interactionnisme symbolique. Sur la question de la rationalité du monde social, Schütz a engagé une remarquable confrontation critique avec T. Parsons. Enfin, Schütz n’aura cessé de cultiver une fidélité critique à l’endroit de la tradition phénoménologique (Husserl et Scheler pour l’essentiel).

Ainsi, l’effort initial de refondation philosophique de la sociologie compréhensive s’est peu à peu mué en une théorie sociale originale qui défend une conception pragmatique du monde quotidien, dont la réalité primordiale se joue dans le jeu des interactions sociales et des typifications intersubjectives qui lui donnent sens. La référence au pragmatisme va ici de pair avec une phénoménologie de l’attitude naturelle, c’est-à-dire de l’attitude selon laquelle nous nous rapportons immédiatement, spontanément et naïvement au monde qui nous entoure. Ainsi, vers la fin de sa vie, Schütz a pu définir son projet comme étant celui d’une description des structures du monde de la vie effectuée à partir de l’attitude naturelle en vertu de laquelle on se rapporte à lui. Les derniers travaux de Schütz cherchent à promouvoir une anthropologie philosophique centrée sur une ontologie du monde de la vie, comme en témoigne l’ultime présentation de son œuvre, demeurée inachevée mais qui fut menée à bien par Thomas Luckmann sous le titre Die Strukturen der Lebenswelt.

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La musique, qu’elle fût jouée, écoutée ou discutée, a semble-t-il toujours occupé une place d’importance dans la vie d’Alfred Schütz. Selon H. R. Wagner, qui fut l’élève, l’ami et le biographe d’Alfred Schütz, ce dernier connut à Vienne une adolescence « passionnée par la littérature et la musique ». On sait également qu’avant de se résoudre à suivre des études de droit couronnées en 1921 du titre de Doctor Juris, Schütz avait un temps nourri l’ambition de devenir chef d’orchestre. Tout au long de sa vie, Schütz aura été non seulement un mélomane averti mais aussi un musicien amateur qui s’adonnait régulièrement à la pratique du piano. L’existence de Schütz ne s’est donc pas seulement partagée entre son emploi de conseiller juridique au sein d’une grande institution bancaire et ses activités intellectuelles d’ordre philosophico-sociologique, elle a aussi fait une grande place à la pratique de la musique. À cet égard, Ilse Schütz, l’épouse d’Alfred Schütz, a pu confier au biographe de Schütz : « Vous méconnaissez mon mari si vous croyez qu’il rentrait du bureau pour se consacrer à ses travaux académiques. Il s’asseyait souvent au piano pour jouer et chanter pendant des heures avant de faire quoi que ce soit d’autre. »

Cette pratique « passionnée » de la musique s’est cependant doublée d’un intérêt authentiquement théorique et Schütz s’est efforcé de réfléchir à la nature de l’expérience musicale, en un geste d’ailleurs assez proche de celui qui le conduisit à analyser son expérience de l’exil dans l’essai intitulé L’étranger. À l’évidence, comme en témoignent les références nombreuses et variées présentes dans les textes de ce recueil, Schütz nourrissait déjà un intérêt certain pour les travaux de musicologie, pour les théories générales sur l’essence de la musique comme pour les études dédiées à l’oeuvre de tel ou tel compositeur. Cependant, l’originalité de Schütz aura été de développer une philosophie de la musique où se donne à lire, en une sorte de figuration concrète, certains des thèmes les plus prégnants de son œuvre, quand ceux-ci ne se révèlent pas sous un tout nouveau jour. L’expérience musicale révèle ainsi la temporalité particulière de la conscience subjective, le rôle des synthèses passives, des réserves d’expérience et de la typification. Elle renvoie également à une forme de socialité particulière qui se découvre à la considération des interactions qui lient entre eux les agents qui « font de la musique ensemble ». De ce point de vue, la musique apparaît comme une forme de coordination intersubjective des courants de conscience et elle requiert plus fondamentalement une « relation de mise à l’écoute » qui constitue selon Schütz le fondement pré-communicationnel de toute relation sociale.

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Le livre rassemble quatre textes écrits par Schütz entre 1928 et 1955.

Le premier texte est intitulé Le sens d’une forme d’art (la musique) (Sinn einer Kunstform (Musik)). Il fait partie d’une série de manuscrits rédigés entre 1924 et 1928, à une époque où Schütz fréquentait assidûment les cercles intellectuels viennois. Ces différents manuscrits, où l’inspiration bergsonienne est déterminante, ont été édités par Ilja Srubar sous le titre Theorie der Lebensformen (Frühe Manuskripte aus der Bergson-Periode) (Frankfurt am Main, Surhkamp, 1981). Le sens d’une forme d’art (la musique) s’efforce de rendre compte des caractéristiques formelles de l’opéra, notamment pas le biais d’une discussion des conceptions de Wagner. Les principaux thèmes de la philosophie schützéenne de la musique, ceux de la temporalité et de la socialité particulières de l’expérience de la musique, apparaissent ici à travers la question de la durée (Dauer) et de sa représentation d’une part et à travers celle du « problème du Toi » (Duproblem) d’autre part.

Le deuxième texte présenté dans ce recueil sous le titre de Fragments pour une phénoménologie de la musique a été rédigé à Lake Placid au cours de l’été 1944. Il s’agissait là d’une première version que Schütz projetait de remanier et de compléter. L’inachèvement du texte est d’ailleurs patent, puisque Schütz annonce in fine des considérations relatives au rythme qui ne seront jamais développées. Le manuscrit fit l’objet d’une première édition due aux soins de Fred Kersten. Elle parut dans un recueil d’articles édité par F. J. Smith, In Search of Musical Method, London, New York, Paris, Gordon and Breach Science Publishers, 1976, pp. 5-72. Les Fragments pour une phénoménologie de la musique sont désormais présenté, dans une édition révisée, comme appendice aux Collected Papers IV, Dordrecht/Boston/London, Kluwer Academics Publishers, 1996, pp. 243-275. Schütz s’efforce ici d’appliquer la méthode d’analyse phénoménologique à la musique, en examinant plus particulièrement la singulière temporalité de l’expérience musicale.

En 1947, Schütz s’est intéressé à la dimension proprement sociale de la communication musicale. Les réflexions portant sur l’activité qui consiste à Faire de la musique ensemble peuvent ainsi se présenter comme une étude sur la relation sociale. Le texte fut d’abord présenté aux membres de la New School for Social Research, puis fit l’objet d’une publication dans la revue Social Research, vol. 18, n° 1, mars 1951, pp. 76-97. Il compte désormais au nombre de ces « études de théorie appliquée » qui composent la seconde partie des Collected Papers II. Studies in Social Theory, The Hague, Martinus Nijhoff, 1976, pp. 159-178. En mêlant d’une manière originale l’apport de la phénoménologie, du pragmatisme à une inspiration bergsonienne persistante, Schütz analyse les fondements de la relation sociale qui lient entre les différents acteurs du processus musical. En prenant notamment position contre le sociologue M. Halbwachs, Schütz analyse les modes de mémorisation et de reconnaissance des formes typiques de l’œuvre musicale. Il exhibe la coordination intersubjective des flux de conscience opérée par la musique et fait ainsi de la « relation mutuelle de mise à l’écoute » la forme première, fondamentale de toute communication sociale.

Enfin, en 1955, Schütz écrivit un dernier texte consacré à la musique en général et particulièrement à celle de Mozart. Mozart et les philosophes connut la même destinée que le texte précédent et fut présenté à la New School for Social Research avant de bénéficier d’une première publication dans la revue Social Research, vol. 23, n° 2, été 1956, pp. 219-242, puis d’une réédition dans les Collected Papers II, op. cit., pp. 179-200. Schütz y discute les interprétations philosophiques produites par H. Cohen, S. Kierkegaard et W. Dilthey au sujet des opéras de Mozart, et musicologiques de l’œuvre de Mozart, avant que revenir sur la profonde humanité de sa musique elle-même, qui fait de Mozart « l’un des plus grands esprits philosophiques qui aient jamais vécu ».

Les conceptions de Schütz ont ainsi successivement exploré le registre de l’étude historique et philosophique de l’opéra comme genre, d’une musicologie d’inspiration phénoménologique, d’une théorie sociale de la musique et enfin, de l’interprétation critique d’une œuvre choisie, celle de Mozart.