Economie Eskimo : le rêve de Zappa de Pacôme Thiellement

Collection Inventions

GENRE : Essai, musique, bonheur

COLLECTION : Inventions

NOMBRE DE PAGES : 272

FORMAT : 14 x 21 cm

PRIX : 18 euros

ISBN : 2-915794-04-9

DATE DE SORTIE : Mai 2005, réed. Janvier 2018

L’ouvrage

Economie Eskimo a été écrit pour répondre à la question suivante : le bonheur est-il accessible aux terriens ?
Et, si oui, comment ?
Dans une pratique qui allie à la fois l’expérience et le savoir, et dans lequel on sent grandir sa puissance d’affecter et d’être affecté. Dans la continuité conceptuelle et la constitution de la bulle singulière.

Frank Zappa répondrait : dans la musique. Economie Eskimo est un livre sur la pensée de Zappa : un héros énigmatique dans le combat des hommes libres contre l’ignorance, la paresse et la peur.

L’auteur

Pacôme Thiellement est né en 1975. Il a écrit de nombreux essais sur la pop et la gnose, parmi lesquels : Poppermost (sur les Beatles, MF, 2002, réédition 2013), La main gauche de David Lynch (sur Twin Peaks, PUF, 2010), Tous les chevaliers sauvages (sur Hara-Kiri, Philippe Rey, 2012) et Pop Yoga (Sonatine, 2013). Il est l’auteur de 52 films avec Thomas Bertay regroupés sous le nom Le Dispositif.

Extrait du livre

« C’est fantastique d’être en vie, mesdames et messieurs. Et c’est le thème de notre programme ce soir. C’est fantastique d’être en vie, putain ! C’est le thème de notre spectacle ce soir, les enfants. Et je veux vous dire, s’il y a quelqu’un ici qui ne pense pas que c’est fantastique d’être en vie, putain, j’aimerais qu’il quitte la salle parce que ce spectacle va le démolir… »

Ces paroles sont celles que Frank Zappa adresse aux membres de son public pendant la chanson Call any vegetable, le 7 Août 1971, à Los Angeles. Quelques mois plus tard, le 10 décembre, les Mothers donnent un grand concert au Rainbow Theater de Londres. Lors du rappel, alors que le groupe entonne une reprise de I want to hold your hand des Beatles, un membre du public répondant au nom de Trevor Howell monte sur scène et pousse Zappa dans la fosse d’orchestre.

_ Tombé à plus de quatre mètres de haut, le leader des Mothers ressortira de la fosse la nuque presque brisée, la tête pliée sur son épaule, une entaille au menton, un trou à l’arrière de la tête, une côte fêlée, la jambe cassée, un bras paralysé. Son larynx s’était écrasé et sa voix baissera d’un tiers pour le restant de ses jours. Après son hospitalisation, il restera un an en chaise roulante. L’elliptique Trevor Howell donnera deux raisons différentes à son geste. L’une d’entre elles est qu’il estimait n’en avoir pas eu pour son argent. L’autre que Zappa faisait de l’œil à sa petite amie. Howell restera un an en prison pour « graves dommages corporels ». Zappa engagera un garde du corps.

_ Le geste de Trevor Howell restera longtemps inexpliqué. Car Frank Zappa ne répondait pas au schème classique de la star castratrice ou identificatoire et ne pouvait rendre personne particulièrement jaloux. Le seul qui aurait pu se vexer de son attitude, tous les esprits scientifiques en conviendront, c’est Dieu. A la fin de cette tournée, Zappa avait testé un nouvel opus blasphématoire, racontant la Genèse de l’Univers à partir de son chanteur, le large et brun Mark Volman. Il publiera le début de l’enregistrement au Rainbow Theater, comme ouverture de sa collection rétrospective You can’t do that on stage anymore en Mai 1988, soit plus de seize ans après son exécution :

– Il était une fois, c’était il y a bien longtemps, lorsque l’Univers ne consistait en rien de plus élaboré que Mark Volman essayant de convaincre chacun des membres de ce public extrêmement à la page ce soir qu’il n’était ni plus ni moins qu’un large sofa marron, suspendu au milieu du vide sidéral, une lumière tomba du ciel. Et c’était lui, mesdames et messieurs, le Seigneur, et il regarda le sofa, et il se dit à lui-même « C’est un sofa bien attirant. Ce sofa pourrait être vendeur (…) Ce dont ce sofa a besoin, dit le Grand D., c’est un sol pour le soutenir. » Et alors, dans le but de rendre ce projet de construction possible, il somma l’assistance d’un chœur d’ingénierie céleste et, à travers une jolie petite chanson en allemand, la langue de Dieu quand il est question d’affaires sérieuses, le Seigneur développa quelque chose comme ça :

Gib zu mir etwas Fußbodenbelag
Unter diesen fetten, fließenden Sofa

« Eh bien évidemment, mesdames et messieurs, cela veut dire « Donnez-moi un sol quelconque pour soutenir ce gros sofa flottant. » Et pour sûr, des planchers en chêne apparurent à travers le vide aussi loin que la vision le permet, s’étendant de Belfast à Bognor Regis. Et le Seigneur posa son large cigare et délivra à son charmant sofa brun l’ampleur de son message, avec l’assistance d’une petite clarinette électrique, et il y alla de quelque chose comme :

Ich bin der Himmel
Ich bin das Wasser
Ich bin der Dreck unter deinen Walzen
Ich bin dein geheimer Schmutz
Und verlorenes Metallgeld
Unter deiner Ritze
Ich bin deine Ritze und Schlitze

Ich bin Wolken
Ich bin bestickt
Ich bin der Autor aller Felgen
Und Damast Paspeln
Ich bin der Chrome Dinette
Ich bin der Chrome Dinette

Ich bin Eier aller Arten
Ich bin alle Tage und Nächte
Ich bin alle Tage und Nächte

Ich bin hier
Und du bist mein Sofa
Ich bin hier
Und du bist mein Sofa
Ich bin hier
Und du bist mein Sofa.

Soit : « Je suis le ciel / Je suis l’eau / Je suis la saleté sous vos cylindres / Je suis vos cochonneries cachées / Et les pièces de monnaie perdues / Dans les coins / Je suis vos coins et recoins / Je suis les nuages / Je suis une broderie / Je suis l’auteur de tous les remplis et des conduites damasquinées / Je suis la dînette de chrome / Je suis la dînette de chrome / Je suis les œufs de toute persuasion / Je suis tous les jours et toutes les nuits / Je suis tous les jours et toutes les nuits / Je suis là / Et tu es mon sofa / Je suis là / Et tu es mon sofa / Je suis là / Et tu es mon sofa. »

Cette suite, titrée provisoirement Divan, ne sera jamais publiée en intégralité par Zappa, mais quelques-uns de ses éléments seront disséminés dans le reste de son œuvre ; et la chanson Sofa trouvera sa première assise officielle en trônant majestueusement, doublée aux extrémités de son album central, One size fits all, en 1975. Certains interprètes de Zappa, suffisamment superstitieux, attribuèrent la catastrophe qui signa la fin de cette tournée à ce large blasphème métaphysique. D’autres, encore plus farfelus, prétendirent que Zappa était mort dans la fosse d’orchestre londonienne et remplacé par un duplicata quasi-parfait, voix et pied boiteux excepté. Une chose est sûre, Zappa avait percé un des secrets de l’Univers : le fait que l’essence de celui-ci pouvait s’exprimer indifféremment dans n’importe lequel de ses objets, même le plus infime (saleté sous vos cylindres, remplis et conduites damasquinées), à partir du moment où on pouvait déceler le tour susceptible de le faire revenir, c’est-à-dire l’extraire du temps chronologique, irréversible, qui marque le cours de notre civilisation et nous masque le bonheur que l’on est en droit d’attendre du moindre instant. Le sens de la vie est dans les détails.