Ecoldar de Christine Lapostolle

Collection Inventions

115 x 180 mm

224 pages

ISBN : 978-2-37804-008-6

14,00 € 

Mise en vente : 28 août 2018 

L’ouvrage

Une école d’art est un lieu à part, un lieu bizarre, enchanté, maudit, un abri, un théâtre, un microcosme, une île. Il s’agit dans ce livre de décrire cette île de l’intérieur pour les gens qui n’y sont pas. On y arrive sans trop savoir comment, on en repart sans trop savoir vers quoi. On y scrute les horizons incertains de l’art tout en essayant de donner formes aux questions qu’on se pose sur le monde et sur soi. Et pour peu qu’on y enseigne, on peut y percevoir le bruissement des rêves, des peurs, des désirs, des contradictions de ceux qui l’explorent. Composé par fragments, rêveries, questions, réminiscences, ce texte fait le portrait d’une jeunesse dans ses efforts pour surnager dans le grand marasme du présent. Il est aussi une invitation à réfléchir sur le sens du mot apprendre.

Cet ouvrage a été publié avec le concours de l’École européenne supérieure d’art de Bretagne – site de Quimper.

L’auteur

Christine Lapostolle enseigne depuis longtemps dans une école d’art. Et elle écrit depuis longtemps des livres de récits-fictions. Le dernier, Latham, évoquait le rêve de voler à travers la figure d’un héros éphémère des débuts de l’aviation.

Extrait du livre

Où donc va ma jeunesse? Où va ma vie? (Pier Paolo Pasolini, Œdipe roi)

Son travail à elle, appelons-la L, est de faire lire des textes aux étudiants de l’île. Les rendez-vous ont lieu le matin, il y a le tout petit groupe de ceux qui sont toujours à l’heure. Les autres arrivent lentement, un café à la main, encore ensommeillés. Des textes théoriques. Ce n’est pas ce qu’ils préfèrent. Il y en a qui pensent qu’ils ne sont pas sur l’île pour ça, et qui ne viennent pas. Elle choisit des textes qui correspondent à des questions qui se posent aux artistes. Cette année on réfléchit  à ce que c’est que lire, écrire, parler, enseigner — à la manière dont la pensée se fabrique et circule. Elle veut les convaincre que même dans un texte réputé difficile, en s’y mettant à plusieurs, en y revenant autant de fois qu’il le faut, on comprend quelque chose. Elle veut qu’ils lisent. Elle veut qu’ils arrêtent de lire bêtement un mot après un autre et qu’ils se mettent à regarder ce qui est écrit, à chercher, à insister. Elle a distribué une liste de textes, ils doivent en choisir un, le travailler à plusieurs, le présenter devant les autres. Pour que ce ne soit pas ennuyeux comme un exposé, elle demande qu’on invente une façon de présenter qui ressemble à ce qui est écrit. Il faut que ce qu’on a lu influence la manière dont on va en parler – parler en public c’est déjà de la performance.

Le premier texte était Enseigner et apprendre, arts vivants, de Robert Filliou et le lecteur s’il le désire… Le livre lui-même, avec ses pages laissées blanches à la fin, se présente comme un livre à terminer chez soi. On était assis sur des coussins, le garçon et la fille qui présentaient servaient du thé. Les propos de Filliou avaient donné lieu à une grande discussion sur les expériences scolaires des uns et des autres. Il y avait ceux qui étaient emballés; d’autres avec une mine lasse demandaient quand est-ce qu’on allait en finir avec ces vieux trucs de soixante-huitards. Une grande fille aux boucles d’oreilles chatoyantes dont L ne savait pas encore le nom et qui avait fait sa scolarité dans un lycée expérimental avait raconté… On avait envisagé une suite: adopter la proposition de Filliou et prolonger au fil de l’année sur un blog ce que le livre inspirerait.

Aujourd’hui la séance porte sur Le geste d’écrire de Vilém Flusser, il n’y a pas de coussins, on est à nouveau sur les chaises empilables, ceux qui doivent prendre la parole commencent par dire: on vous donne un quart d’heure pour noter ce qu’est pour vous le geste d’écrire.

Le geste d’écrire, dit Flusser, est à l’origine un geste qui creuse, qui grave… Les étudiants s’enfoncent dans les méandres de la description du texte — la linéarité du geste, la machine à écrire, le stylo. Il s’agit de l’écriture occidentale, de l’écriture de l’homme à la fin du XXème siècle. Quel est le lien du geste d’écrire avec l’expression d’une sensation, d’une idée? On s’arrête. On réfléchit. Ceux qui vivent sans écrire, ceux qui ne peuvent pas vivre sans écrire. La différence entre l’écriture et la pensée à haute voix, celle qu’on est en train de pratiquer là, maintenant. La question d’écrire à la main ou à l’ordinateur devient très importante. Il y a ceux qui tiennent à leur écriture à la main comme à la prunelle de leurs yeux. Dessiner, écrire, c’est le même geste au départ — les hiéroglyphes, les pictogrammes, quelqu’un retrouve sur son ordi des images de pages de William Blake, avec les extrémités des lettres qui se transforment en herbes, en flammes, en vrilles de vigne … Ceux qui pensent que l’écriture à la main c’est fini, en Amérique on ne l’apprend déjà plus dans les écoles, ce qui compte c’est d’apprendre à taper sur un clavier. Et si on n’a pas de clavier? Et si on n’a pas d’argent pour s’acheter un clavier? Quelqu’un dit que bientôt tout le monde aura des smartphones, des tablettes, on n’aura plus besoin d’écrire à la main, c’est évident. Quelqu’un trouve comme Flusser que notre pensée est programmée par la structure de la page. Quelqu’un dit «avec un stylo, un crayon, tu es libre, tu vas où tu veux, tu es plus créatif». Une petite voix flûtée: «Je trouve que taper à la machine a une fonction curative.» Et la petite voix explique qu’elle a acheté une vieille Remington dans une brocante et qu’elle ne se lasse pas de ses cliquetis. Quelqu’un ne savait pas que jusqu’à l’époque de Victor Hugo on écrivait encore à la plume d’oie — silence en hommage à la longue contribution des oiseaux à l’écriture humaine. Quelqu’un dit, moi c’est le contraire, je fais tellement de fautes que je refuse d’écrire à la main. J’ai hâte que ce soit fini, qu’on écrive tous sur des machines qui nous corrigent. Dit aussi qu’il n’aime pas lire parce que quand on lit on est seul. Il ne peut pas poser à l’auteur les questions qui lui viennent à l’esprit au fil de sa lecture et ensuite il les oublie. Il pense que l’avenir est au forum de discussion.

Presse

Le blog et carnet de recherche Comment commencer ? chronique avec finesse le livre de Christine Lapostolle.