De lave et de fer. Une jeunesse allemande : Helmut Lachenmann de Laurent Feneyrou

Collection Répercussions

14 x 21 cm – 288 pages – 22 euros
ISBN : 978-2-9157-9472-4

L’ouvrage

Raconter une certaine histoire de l’Allemagne de l’Ouest, celle de ses mouvements d’extrême-gauche, de leurs manifestations et de leur radicalisation dans les combats de rue et les actions violentes de la Fraction armée rouge. Du début des années 1960 à la fin des années 1990. Relater quelques faits saillants et étudier des discours, leurs thèses et leur rhétorique.

Observer en regard, sans lien a priori, l’œuvre du compositeur Helmut Lachenmann (né en 1935). Y scruter son refus de l’habitude et sa conscience sociale, politique. Les mesurer à l’aune de cette histoire, mais aussi d’autres musiciens, Hans Werner Henze ou Luigi Nono dont il fut l’élève à Venise, et d’autres créateurs. À travers des excursus synthétisant d’éloquents ouvrages de sciences humaines ou commentant films, vidéos d’art, pièces de théâtre et œuvres plastiques, parmi ceux, innombrables, inspirés par ces années de plomb.

Instrument, geste, corps, lieu… Autant de médiations par lesquelles la musique de Lachenmann reflète ces situations de la plus grande tension, vibre de leurs déflagrations et de leurs soubresauts. En un temps de l’exception, de l’urgence, qui est également le nôtre.

L’auteur

Après des études à l’Université de Paris-IV, à l’EHESS et au CNSMDP, Laurent Feneyrou est successivement boursier Lavoisier du ministère des Affaires étrangères, conseiller pédagogique à l’Ircam et conseiller musical auprès de la direction de France Culture, avant de diriger, avec Frédéric Durieux, le séminaire « Composition et musicologie contemporaines » (CNSMDP-CNRS). Actuellement chargé de recherches dans l’équipe « Analyse des pratiques musicales » (CNRS / Ircam / Université Pierre et Marie Curie), secrétaire de la Fondation Salabert, trésorier de l’Association Jean Barraqué, membre de l’Académie Charles Cros et membre du Conseil d’administration de L’Instant donné, il a dirigé plusieurs ouvrages collectifs, notamment sur Bruno Maderna, sur Salvatore Sciarrino, sur l’opéra et le théâtre musical moderne et contemporain, sur les relations entre musique et politique, sur l’analyse musicale et sur les théories de la composition au XXe siècle.

Extrait du livre

AVANT-PROPOS

Ce livre est fait d’histoires, celles de l’extrême-gauche allemande et de sa radicalisation dans les luttes de la Fraction armée rouge (RAF), parmi d’autres organisations violentes. Nous y relatons les jalons d’une certaine histoire de l’Allemagne, entre le début des années 1960 et la fin des années 1990 : les contestations de l’arme nucléaire, des structures de l’université, de la guerre du Vietnam, du groupe de presse Springer ou de l’état d’urgence ; les Communes et leurs happenings provocateurs et transgressifs ; la venue de Herbert Marcuse à Berlin, sa notion de « refus », ses développements sur le droit de résistance et son dialogue avec les étudiants ; la résistance, donc, et la tentation de la violence, qu’exacerbent le meurtre de l’étudiant Benno Ohnesorg, lors d’une manifestation contre la visite du shah d’Iran, et la tentative d’assassinat contre Rudi Dutschke, leader charismatique de l’Union des étudiants socialistes allemands ; l’incendie criminel de deux grands magasins à Francfort et les premières bombes artisanales ; les premiers procès encore empreints de bravade carnavalesque et de légèreté anarchiste ; la création de la Fraction armée rouge, dont la première opération est la libération de l’un des siens, et son entrée en clandestinité ; sa brève éclipse au Moyen-Orient, où ses fondateurs se forment au maniement des armes avec les combattants palestiniens ; ses premières actions, les premiers morts, les premiers attentats contre des bases américaines, mais pas seulement, et les premiers textes théoriques, qui se limiteront rapidement à des communiqués de revendication et à l’explication des grèves de la faim de ses membres emprisonnés et luttant contre leurs sévères conditions de détention ; l’engrenage, de la campagne de mai 1972 à l’« Automne allemand » de 1977, et à la mort, en prison, d’Ulrike Meinhof, puis d’Andreas Baader, Gudrun Ensslin et Jan-Carl Raspe, le cycle de plus en plus dur des actions, des arrestations, des procès et des condamnations, ainsi que des enlèvements, des prises d’otages, des détournements d’avions et des exécutions en représailles, contre des représentants de l’économie, de la justice ou de l’armée ; la réaction politique, policière, judiciaire et institutionnelle de l’État ouest-allemand, restreignant l’accès au fonctionnariat des sympathisants ; le délabrement théorique, dès le début des années 1980, et l’isolement social et politique croissant de la Fraction armée rouge, jusqu’à sa dissolution en 1998, alors que le mur de Berlin est tombé depuis presque dix ans, que les équilibres stratégiques sont profondément modifiés, que les soutiens de l’État est-allemand – parmi d’autres États du bloc de l’Est ou soutenus par lui – aux activistes de l’Ouest paraissent au grand jour et que le projet qui avait été celui, peu à peu marginal, de plusieurs générations de révolutionnaires s’en trouve sinon caduc, du moins sensiblement ébranlé.

Mais ce livre n’est pas un livre d’histoire, et moins encore d’historien. Il n’en a ni les principes disciplinaires, ni les méthodes ni, surtout, la visée. Il ne s’agit pas ici de faire l’histoire de la Fraction armée rouge – la tâche serait considérable –, mais d’établir des faits saillants et d’étudier des discours, leur vocabulaire, leur rhétorique et leurs thèses, dont la portée se mesure autant à l’aune de l’histoire et de la politique qu’à celle de l’esthétique et, pour ce qui nous concerne, à la création musicale de ces années de plomb.

Car c’est un livre plein de musique, et plus particulièrement de celle de Helmut Lachenmann. Non une monographie au sens strict, mais un essai autour de son œuvre et de la conscience sociale, politique et historique qui l’anime – gardons-nous d’user de l’expression de « musicien engagé ». Nous devions, dans un premier temps, la distinguer de celle d’un autre maître allemand, alors proche des mouvances radicales de l’Allemagne de l’Ouest, Hans Werner Henze, dont la création du Radeau de la Méduse provoqua l’un des plus grands scandales de l’après-guerre, l’intervention des forces de l’ordre et l’annulation de la première à Hambourg, en 1968. Les dissensions et les polémiques entre Henze et Lachenmann, à travers leurs œuvres d’abord (Le Radeau de la Méduse du premier, précisément, et Air du second), par leurs écrits ensuite, au début des années 1980, sont déterminantes pour notre propos, en tant qu’elles précisent des positions esthétiques inconciliables.

Mais ce livre n’aurait sans doute pas vu le jour sans la lecture impromptue, aux Archives Luigi Nono à Venise, d’un envoi de Helmut Lachenmann, dans un ouvrage consacré à la Fraction armée rouge, qu’il adressa à Luigi Nono tardivement, en 1987 : « Ta musique – celle d’hier et celle de maintenant – appartient au monde secret (Hölderlin-Diotima-Nono), qui est le monde réel comme ce voile spectral que Gudrun Ensslin et d’autres ont essayé de déchirer. Ils se sont déchirés eux-mêmes. Sans la perspective que tu m’a montrée dans ton art, je serais aussi paralysé qu’elle. Je pense (presque tous les jours) à elle, et continue à travailler avec l’aide de ma communication télépathique avec toi ». Ces quelques lignes pourraient bien être à l’origine de notre projet : Helmut Lachenmann fut un ami d’enfance de Gudrun Ensslin, dont le père, le pasteur Helmut Ensslin, appartenait à la même communauté religieuse de Tuttlingen que le père de Helmut Lachenmann, Ernst Lachenmann, qui était son supérieur hiérarchique. Cette donnée biographique n’induisit chez le compositeur aucune excuse pour l’« amertume » et les « actions criminelles » de sa cadette de cinq ans, mais aiguisa une sensibilité à la co-responsabilité de la société allemande dans la violence politique. Quant à Luigi Nono, Helmut Lachenmann le rencontra dès 1957 aux Cours d’été de Darmstadt et fut son élève, à Venise, de 1958 à 1960, avant d’être l’un de ses interlocuteurs privilégiés, malgré une longue brouille pendant les années 1970, essentiellement due à des divergences grandissantes entre eux sur le thème de… la musique engagée. Nono constitue donc une présence constante, tantôt manifeste, tantôt latente, de ce livre. Et plus encore que Henze, dont les positions s’énoncent a contrario de celles de Lachenmann, c’est d’une sorte de trio, augmenté pour la circonstance, qu’il sera question : Helmut Lachenmann certes, mais aussi Gudrun Ensslin et Luigi Nono.

Et ce sont les œuvres de Lachenmann qui donnent à ce livre sa structure tripartite, par leur chronologie et leurs résonances avec l’histoire politique immédiate : après 1967, après la tentative d’assassinat de Dutschke et après les incendies criminels des magasins de Francfort en 1968, Air (1968-1969), musique pour grand orchestre avec percussion soliste, où il est fait usage de pistolets, et Pression (1969), pour un violoncelliste, mais aussi les développements théoriques sur les notions de « refus » et de « musique concrète instrumentale » ; 1977 et ses suites, avec Salut für Caudwell (1977), musique pour deux guitaristes, achevée au cours de l’« Automne allemand », et Tanzsuite mit Deutschlandlied (1979-1980), pour orchestre avec quatuor à cordes, partitions dans lesquelles Lachenmann pense le statut de l’Allemagne de l’Ouest à travers son hymne, ainsi que l’état d’urgence ou d’exception, le toucher et le corps instrumental, partant, le biopolitique ; la dernière section est chronologiquement plus souple, quand bien même nous l’avons intitulée « 1997 », par simple effet de symétrie avec les deux autres, et en raison de la création, le 26 janvier 1997, de La Petite Fille aux allumettes (1990-1996), « musique avec images », d’après le conte d’Andersen, mais avec deux inserts pour le moins signifiants : un extrait du Codex Arundel de Léonard de Vinci sur la connaissance et une lettre de Gudrun Ensslin sur « le criminel, le fou, le suicidaire ». Cette création participe d’un processus d’historicisation de la Fraction armée rouge, alors que ses actions s’espacent et que se dessine sa prochaine dissolution, alors aussi que l’esthétique se substitue au politique et que les œuvres d’art sur ce groupe de guérilla urbaine se multiplient – les raisons de cette substitution, nombreuses, exigeraient une étude en soi, que n’épuisent ni les évolutions sociologiques, ni le durcissement des conditions de travail, ni la fragilité des desseins communs, ni la marginalisation des utopies marxistes, ni la dépolitisation du politique par le marché, ni l’élargissement des contrôles exercés par les États et l’économie mondialisée, ni les nouveaux équilibres stratégiques, ni même l’aptitude de l’art à représenter la destruction et à assimiler sa négation. L’envoi de Lachenmann à Nono trouve, dans cette troisième section, sa pleine expression : les modes de communication de la Fraction armée rouge en prison et les conditions de détention de ses membres, au nombre desquelles la camera silens, inspirent à Nono deux projets, jamais réalisés (Stammheim – Non un mistero – Infinito et Post-Prae-Ludium Stammheim), sur la privation sensorielle à laquelle fut soumise Meinhof, et à Lachenmann, une litanie noire, sur la lettre d’Ensslin, contrariant l’identification à l’héroïne du conte d’Andersen et épaississant ce que dénotent les allumettes allumées dans le froid auquel condamne l’indifférence bourgeoise de Noël. La dialectique immobile que Walter Benjamin relevait déjà dans ses thèses « Sur la philosophie de l’histoire » – auxquelles puisa d’ailleurs, à plusieurs reprises, la Fraction armée rouge – nous conduit logiquement à la mise en relation de la suspension du temps historique, dans l’acte terroriste et dans l’art, avec l’expérience théologico-politique, dont bruissent notamment Prometeo, « tragédie de l’écoute » de Nono, puis NUN (1997-1999), musique pour flûte, trombone, voix d’hommes et orchestre, de Lachenmann. Ce qui se dessine in fine dans cet essai, c’est une étude des déclinaisons de la négativité en art chez ce dernier, du « refus » de la fin des années 1960 à la « nihilité » des dernières œuvres, inspirée de la philosophie japonaise.

Ce livre n’est donc pas un livre de musicologie, au sens étroit, et moins encore de musicologue, en ce qu’il nous implique aussi comme lecteur d’autres disciplines des sciences humaines, amateur d’autres arts et citoyen. Il convoque des événements historiques et des textes politiques, mais il lie aussi, singulièrement, l’histoire politique et l’art. Ce lien doit être explicité, car on aura peut-être, et fort légitimement, l’impression que l’une et l’autre sont ici cloisonnés, du fait des divisions de cet essai, illusoirement hermétiques, entre les deux dimensions et parce que nous avons longtemps eu la tentation de laisser au lecteur le soin de tisser seul les relations qu’il y entrevoie entre elles. Nous nous sommes, en effet, refusé à ce que nous tenions pour les deux risques majeurs qui menaçaient. Le premier est que la nature de ce lien soit définie a priori, de manière idéaliste, qu’elle soit imposée comme du dehors et de toute éternité, essentiellement, voire métaphysiquement. Un tel lien, dans de telles circonstances, exceptionnelles, ne peut que se créer et se moduler sans cesse selon les conditions et la situation que l’artiste a la puissance de comprendre, sinon la volonté de modifier. En cela, nous avons suivi, tout au long de l’écriture, l’enseignement que Lachenmann délivre dans Salut für Caudwell. Le second risque, à ne pas tenir nos divisions premières, aurait été d’établir des analogies trop évidentes, des échos trop sonores et des parallèles de la sociologie la plus vulgaire. Or, ce que nous entendons démontrer, ce sont la variété et la richesse des médiations qu’opère Lachenmann. Rien n’y est banal ; l’œuvre résulte toujours d’une intense réflexion critique sur l’ordre du monde, y compris dans les situations de la plus grande tension. C’est donc un livre sur l’exigence pour l’artiste de se tenir à la hauteur de l’histoire et une invitation à cette exigence.