Arrière-pensées, entretiens avec Philippe Fénelon Entretiens avec Laurent Feneyrou

Collection Paroles

14 x 22 cm – 176 pages – 14,00 €

isbn : 2-9512386-0-6

L’ouvrage

Ecrire un opéra. Raconter une histoire. Faire vivre un lieu un personnage. Toute l’œuvre de Philippe Fénelon tisse des liens étroits entre musique, dramaturgue, littérature et peinture : don Quichotte et Sancho Pança dans Le Chevalier imaginaire, Minos, Ariane et le Minotaure dans Les Rois, l’ange des Dix-huit Madrigaux, Salammbô promise au sacrifice dans une Carthage baroque… Suite de six entretiens avec Laurent Feneyrou, Arrière-pensées esquisse un portrait oblique et autobiographique, invitant le lecteur dans l’atelier du musicien. De cet échange, errance de vies, de lectures et d’échos, naît une entente, une voix amicale, généreuse et enthousiaste, dévoilant les secrets éphémères de son artisanat.

Philippe Fénelon est né en 1952. Il réside actuellement à Barcelone.

Philippe Fénelon

L’auteur

Laurent Feneyrou étudie la musicologie à la Sorbonne, au Conservatoire national supérieur de musique de Paris et à l’École des hautes études en sciences sociales. Allocataire de recherche au CID-RM (Ircam/CNRS) et boursier Lavoisier du ministère des Affaires étrangères, il a été nommé successivement conseiller pédagogique à l’Ircam, conseiller musical auprès de la direction de France Culture et chargé de recherche au Centre national de la recherche scientifique, à l’Institut d’esthétique des arts contemporains dont il est secrétaire général.

Il est éditeur des écrits de Luigi Nono (Paris, Christian Bourgois, 1993) et de Jean Barraqué (Publications de la Sorbonne, 2001), auteur de nombreux essais sur la musique de notre temps.

Extrait du livre

Selon toute évidence, on ne passe son temps qu’à imiter les œuvres, que ce soient celles des autres ou les vôtres ! Parfois, l’innovation d’un langage, la rénovation d’un style, disons une autre manière, ne sont jamais autre chose qu’un agencement original d’éléments connus. Seuls les concepts et la grammaire, dans lesquels les auteurs s’enferment parfois pour se justifier, sont différents les uns des autres. Mais il n’existe aucun langage nouveau en tant que tel : il n’y a qu’une réorganisation perpétuelle des éléments. C’est aussi la raison pour laquelle apparaissent souvent au même moment, et cela n’est pas étonnant, des styles pratiquement identiques imaginés par des gens qui n’ont aucun système de communication possible. Le langage primitif étant le même, il en découle cette coïncidence qui replace à un niveau relatif cette invention dont on voudrait qu?elle soit un but alors qu’elle n’est que la recherche obsessionnelle de la modernité avec cette notion lassante de progrès qui ne signifie pas grand chose en musique.
Parfois cependant, quelqu’un se distingue dans son imitation de textes ou de styles, et cela donne une oeuvre dont le vocabulaire sonne ou peut être lu d’une façon singulière, mais cette exception est, la plupart du temps, le fruit du hasard. La détermination d’un esprit n’est pas la preuve d’une originalité. L’invention est d’un ordre beaucoup plus spirituel et assurément moins anecdotique comme l’ont souvent prouvé les mathématiciens qui ont découvert une loi par hasard, et qui n’a rien à voir avec cette notion, somme toute inconséquente, de progrès.
La plupart des compositeurs transmettent à travers leur oeuvre le reflet de leur personnalité, et c’est sûrement cela qui importe avant tout : cette marque que chacun imprime au langage qu’il se propose de développer sans obligatoirement avoir recours à des systèmes qui détruisent souvent la richesse de l’invention.

Y a-t-il des musiques qui vous émeuvent ?

Heureusement pour moi ! Si vous devenez insensible, mieux vaut faire autre chose qu’écrire de la musique. Je vous épargnerai la liste des oeuvres qui me procurent certaines émotions, elle serait trop longue ! Cela dépend aussi des circonstances dans lesquelles on se trouve au moment de l’écoute, et de détails propres à chacun.
La création est-elle un combat avec ou contre la matière ?

Elle est sûrement plus un combat avec les idées qu?elle tente de mettre en avant qu’avec la matière que, avec le temps, vous arrivez plus ou moins à maîtriser. J’ai eu conscience de cela très tôt, de ce que représentait l’écriture pour moi, même avant d’écrire. Je me souviens très bien ce que je pensais, à la fin des années cinquante, alors que j’avais à peine commencé à étudier sérieusement la musique, en entendant telle ou telle musique. C’est une question de choix esthétique sur le monde, une attitude face à ce qui se présentera… Cela revient systématiquement dans ces questions insignifiantes que l’on vous pose sur ces choix (les gens aiment bien avoir des tiroirs dans lesquels vous glisser) et auxquelles je réponds toujours qu’il y a la bonne et la mauvaise musique, que ce soit du Mozart ou du jazz, pour donner deux exemples qui s’opposent en tout.
Ce combat est plus une façon d’affronter le monde, qu’il soit musical ou social, et cela dépend aussi du sens que vous voulez donner à votre oeuvre et de la place que vous vous attribuez dans un univers qui, que vous le vouliez ou non, sera toujours limité. Les catégories ne sont jamais fermement tranchées. Si vous savez ce que vous voulez, votre écriture évolue, se transforme, se patine même comme un objet, comme vos idées, avec le temps. C’est le travail qui est l’essentiel dans toutes les divagations sur l’écriture. Et, quel qu’il soit, aucun mépris ne peut détruire cette attention au travail. Je trouve extraordinaire quand j’entends dire que Michel-Ange n’a rien terminé et que Mahler n’a imaginé que des instrumentations banales dans ses oeuvres…
L’écriture peut-être physique, je peux aussi imaginer parfois que la matière utilisée pour écrire aurait une dimension métaphysique, mais il est impossible, à cause de la concrétude dans laquelle se trouve le compositeur au moment d’interpréter son oeuvre, de trouver uniquement cette dimension métaphysique à son travail, comme c’est éventuellement possible pour un sculpteur. Cette surdimensionalité est visible dans des oeuvres monumentales, mais pour des pièces de dimensions réduites, comme l’est toute oeuvre musicale, cette dimension métaphysique est moins dicible pour reprendre un mot rilkéen. Sinon, une certaine lourdeur se dégagera de l’écriture. Et cet échange universel, si vous vous laissez aller à l’obscurcissement de la pensée, à la réflexion permanente sur chaque geste inhérent à l’écriture (je parle maintenant de composition musicale), vous fera perdre le contact avec l’essence même de la musique qui est faite, avant tout, pour être écoutée.

L’incantation trouve-t-elle une résonance dans votre oeuvre ?

Tout est incantatoire dans la musique. L’incantation, c’est la force avec laquelle on arrive à exprimer de façon plus ou moins évidente une certaine magie. Toutes les musiques sont ou peuvent être entendues comme telles. Dans plusieurs de mes oeuvres, en effet, l’on trouve cette manière que je justifie toujours comme un regard admiratif, disons étonné, sur le monde et le respect pour la Musique elle-même.