À voix basse, entretiens avec Joëlle Léandre par Franck Médioni

Collection Paroles

12 x 18 cm – 160pages – 10€

ISBN : 2-915794-28-1

L’ouvrage

Ce livre d’entretiens avec Joëlle Léandre s’est construit au fil du temps, au cours d’une série de rencontres chez elle, à Paris, sur une période de deux ans. Parallèlement, j’ai mené un travail similaire avec le pianiste, chef d’orchestre compositeur et improvisateur Martial Solal. Deux livres d’entretien avec deux musiciens au langage si singulier, qui se sont comme questionnés et répondus l’un l’autre. D’emblée s’est affirmée une parole forte, vive, une pensée en mouvement ample, véloce : Joëlle Léandre telle qu’on la voit, telle qu’on l’entend en concert. Le geste, le temps, l’explosion de l’instant, elle fait partie de ceux (John Coltrane, Cecil Taylor, Steve Lacy, Evan Parker, Daunik Lazro…) qui nous a fait pleinement prendre conscience de ce que pouvait être l’improvisation, ses (en)jeux, ses géographies intérieures, ses merveilles. Primauté du jeu, primeur de l’improvisation, confiance absolue dans l’instant, l’instinct, l’autre, refus des préméditations, elle porte loin son désir de musique et de liberté. Ses désirs de musique, inlassablement, elle les poursuit, les harcèle, les rêve. Sa musique laisse entendre l’urgence de l’instantané (son existence ne tient qu’à ce que l’instant présente, comprend et convoque d’avenir, en le précipitant et le désagrégeant), les prises de bec, gestes et méditations d’artistes libres pour qui la musique est bien vivante, se vit avant tout sur le moment, dans la jubilation de l’expression immédiate et souveraine. Oui, l’instant, le présent. Rien d’autre que l’ouverture du présent, enrobée de tout le passé et de tout le futur. Un geste improvisé tout autant que composé. Oui, l’écoute, l’écoute primordiale dans le jeu, la mise en jeu de soi. Et surtout l’immédiateté de la pensée, l’immédiateté à soi, au monde sonore, et à l’autre. Improviser, c’est se trouver entre deux mondes, là où rien n’est certain mais où tout est possible. Joëlle Léandre en parle magnifiquement bien tout au long de ce livre, l’improvisation, c’est une composition spontanée, mais aussi et surtout une exploration de la matière sonore fondée sur le geste musicien. Un geste qui n’a pas de finalité propre : l’improvisation, acte gratuit et suprême, est dans toute sa massivité d’être ; c’est un état de désir qui improvise dans le temps réel. Composition instantanée donc, musique totale ; vibrations, sons, bruits. Les démarcations qui séparent le son du bruit, comme la musique de la poésie, sont arbitraires. A ce propos, il est utile de relire Cage et de réfléchir sur cette pensée de Varèse : « Il n’y a pas de différence entre le son et le bruit, le bruit étant un son en cours de création. Le bruit est dû à une vibration non périodique, ou à une vibration qui est trop complexe dans sa structure, ou d’une durée trop courte pour être analysée ou comprise par l’oreille. » Les musiciens de jazz, les improvisateurs sont des personnages sonores. Ils sont leur musique comme ici, d’une certaine façon, Joëlle est sa parole. Totale adéquation entre la pensée, les mots et le geste musicien. La musique est chez elle un work in progress, mouvement permanent, élan vital, recréation perpétuelle donc, un souffle qui échappe à toute codification et claustration. En tant que telle, c’est un moyen de connaissance, de construction de soi autant qu’un exercice de liberté. Joëlle le dit, le répète tout au long de ce livre, c’est une fille du Sud, une femme de passion et de patience, une femme de feu. C’est une musicienne en liberté inconditionnelle, à l’affût, à l’écoute des bruissements du monde, engagée dans la musique d’aujourd’hui, le bel aujourd’hui, sa contemporanéité la plus prégnante. Elle se définit comme une musicienne en vibration, en résistance. « Créer, c’est résister » dit Gilles Deleuze, rappelle-t-elle au cours des entretiens. Libre et rigoureuse, elle brasse et embrase la contrebasse d’un même geste passionné. Ses prestations en solo condensent toutes ses qualités : lyrisme flamboyant, engagement total du corps musicien et irruption des mots, du chant, quand le désir d’expression excède la musique. Elle est musicienne jusqu’au bout de l’archet. D’une certaine façon, ce livre d’entretiens est autant un ouvrage biographique qu’un manifeste poétique. Il y a chez elle une pensée libertaire qui place la construction de soi comme une singularité souveraine. En fait, elle fait partie de cette confrérie d’artistes et autres aventuriers de la vie qui n’ont jamais eu d’autre programme que l’enchantement du jour. Elle conteste, revendique et proteste. Ce sont les propos d’une femme libre. C’est une parole forte, directe, essentielle. Ecoutez-la.

Contrebassiste, improvisatrice et compositrice, Joëlle Léandre est une des figures importantes de la nouvelle musique européenne. Formée à la musique d’orchestre et à la musique contemporaine, elle a joué avec L’Itinéraire, 2e2m et l’ensemble Intercontemporain. John Cage, Giacinto Scelsi et Betsy Jolas ont composé pour elle. Elle a travaillé avec les grands noms du jazz et de l’improvisation, écrit pour la danse, le théâtre. Son rayonnement est international ; ses activités de créatrice et d’interprète l’ont amenée sur les scènes les plus prestigieuses. Elle a enregistré plus d’une centaine de disques.

L’auteur

Né à Sens en1970. Journaliste et producteur radio, Franck Medioni est diplômé de l’Ecole Supérieure de Journalisme de Paris et détenteur d’une maîtrise d’ethnologie (Université Paris VII). Depuis 1995, il est producteur à France Musique (émission hebdomadaire Jazzistisques le mercredi à 23h10).

Extrait du livre

Léandre ou la ferveur

Depuis des décennies, Joëlle Léandre a cherché, improvisé, construit, réfléchi avec une obsession rare sur tout ce qu’elle pouvait transmettre et donner à son public. Au cours de ces années de rencontres, elle n’a cessé de jouer avec cette lucidité qui lui a permis de prouver qu’elle est l’une des musiciennes les plus exceptionnelles de son instrument. Avec ces entretiens, elle a voulu faire une sorte de bilan pour ne pas perdre la mémoire des aventures exceptionnelles qu’elle a vécues avec un instrument auquel elle s’est livré sans relâche, le trimballant d’un bout à l’autre du monde sans se lasser, même si parfois, cette lourde « grosse caisse » l’a dévorée [tourmentée ?].

Émouvante Léandre qui nous raconte ses débuts, qui met de l’ordre dans
ses errances, décrivant avec lucidité les expériences qui lui serviront de bagage pour transmettre son savoir. En partageant des mondes différents, elle a réussi à planter un décor personnel intense, avec parfois une perception de l’extrême dans les risques qu’elle a pris. En effet, dans toutes les actions, où elle s’est sans cesse remise en question, elle s’est affrontée à des challenges (mot qu’elle adore), gagnant ainsi peu à peu du terrain avec la plus grande honnêteté possible dans ce monde qui la dévore et qui, parfois, l’ignore.

Le travail, le caractère singulier des projets qu’elle entreprend, les interférences qui viennent nourrir ses œuvres, tout est conçu pour sortir de la banalité du quotidien. Avec cette rigueur qu’on lui connaît et sa façon de magnifier l’environnement dans lequel elle se trouve, Léandre donne pour ne rien prendre. Sa vie est celle d’une ascèse avec les difficultés que cela représente pour un être éclaté comme elle. Mais c’est par le biais de son instrument qu’elle a trouvé un langage particulier pour transgresser sa propre nature. Car la rébellion est là, dans cette transformation des musiques auxquelles elle s’affronte. Tout est travaillé de l’intérieur, comme s’il fallait à tout prix arracher de soi des sensations, transcender l’angoisse des contingences du langage. Hérétique de la musique, ne succombant jamais à l’attrait facile de la liberté, avec cette assurance que donne la base d’une technique « classique », comme elle l’affirme, elle a osé depuis longtemps mélanger les styles et, en conséquence, les êtres qui se sont trouvés sur son chemin.

Aucun conflit ne l’oppose aux modes, elle les devance d’une manière ou d’une autre, s’entichant d’un musicien, d’un danseur, d’un metteur en scène, d’un acteur… Elle fonctionne par affinité, même si les comportements peuvent entraîner des contradictions car devant un tel phénomène, les difficultés s’estompent tant l’enthousiasme accompagne l’instinct. Tenace, elle ne baisse jamais les bras, vit pleinement l’aventure fragile de la musique, sans faiblir, avec audace, avec humanité. Noble et juste, c’est l’esprit et l’identité de l’action qui priment avant tout. Le goût et la grâce dans la manière de s’engager dans les œuvres auxquelles elle participe, avec l’intuition géniale des grands, lui permettent d’avancer sur un chemin qu’elle n’a jamais tracé.

Musicienne, bien entendu, improvisatrice, certes, mais il ne faudrait pas oublier la compositrice qui, pour se faire entendre, n’a pas cessé de « casser les rôles », exprimant par les signes une harmonie singulière avec l’écriture. Pédagogue, ses master classes er ses workshop ne se comptent plus. Dans le monde entier, où Joëlle Léandre a dispensé son art, sa réputation est grande. Charnelle, émotive, douce et rude à la fois elle prend alors tous les risques, que ce soit pour interpréter une pièce de Cage ou improviser avec un tromboniste de jazz. Sa curiosité lui fait dévorer toutes les musiques, sans défaillance, « les noires, les marrons, les jaunes, les asiatiques, les indiennes, les arabes »…

Ainsi, à travers ces pages, Léandre nous entraîne dans les lignes brisées de sa vie et de ses émotions. Elle nous livre ses variations, ses transpositions, ses arrangements, ses écritures, comme une artiste complète qu’elle est. Et si le caractère émouvant de certaines pages nous font partager ses doutes et ses désespoirs, elle raconte surtout avec transport comment l’espace sonore dans lequel elle se meut, la rend responsable de cette poétique de la vie apprise de Cage, son maître, celui qui l’a révélée à elle-même. « Be yourself ! », Joëlle, reprend le chorus une fois encore pour enseigner ta ferveur, toi, l’amie, la grande musicienne, si profondément humaine, toi, la fille de feu.

Philippe Fénelon, Barcelone, septembre 2007